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Verticale de Rare de Piper-Heidsieck : un grand moment

par / 10 août 2018 Non classé No Comments

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Drapier originaire de Westphalie en Allemagne, Florens-Louis Heidsieck fonde en 1785 à Reims la maison de négoce draps et vins de Champagne Heidsieck par amour pour une Champenoise. À son décès en 1828, son neveu Christian Heidsieck lui succède et s’associe avec Henri-Guillaume Piper. Ce redoutable commerçant vend le « vin de Piper élaboré par Heidsieck ». À la mort de Christian Heidsieck, sa veuve se remarie avec Henri-Guillaume, d’où le nom de Piper-Heidsieck.

La maison passe ensuite aux mains de l’associé, Jacques-Charles Théodore Kunkelmann, puis de son fils Ferdinand-Théodore, avant de revenir à la fille de ce dernier. En 1957, François d’Aulan, le fils aîné du marquis Jean de Suarez d’Aulan et de Yolande Kunkelmann, prend les rênes de l’entreprise dont il gardera la présidence durant trente-trois ans. En 1988, par l’entremise du groupe Rémy-Cointreau, la famille Hériard-Dubreuil devient propriétaire de la maison qu’elle cèdera à la famille Descours en 2011.

Sous le sceau de la sécheresse

La cuvée Rare a vu le jour avec le millésime 1976, marqué par une exceptionnelle sécheresse avec des vendanges entamées dès le 20 août ! Depuis, elle est uniquement élaborée lors d’années particulières comme en 1979, lorsque les vendanges se sont déroulées en octobre, ou en 1985, marquée par une terrible gelée noire. Le millésime 1976 a été commercialisé en 1985 à l’occasion du bicentenaire de la maison rémoise.

Jusqu’en 1988, Rare a été produite sans fermentation malolactique, laquelle est de mise depuis. En règle générale, cette cuvée est conçue avec 70 % de chardonnay et 30 % de pinot noir, alors que les millésimes de la maison recourent habituellement à une proportion de 60 % de pinot noir pour 40 % de chardonnay. Rare est élaborée exclusivement avec des grands crus. Les chardonnays proviennent de la montagne de Reims et exigent du temps pour s’exprimer complètement. La cuvée est lancée avec une maturation de huit, voire neuf ans comme pour Rare2002.

Outre les huit millésimes produits jusqu’en 2002, cette dégustation verticale inclut l’unique rosé datant de 2007.

Rare 2002

La cuvée Rare 2002 est née dans des circonstances particulières. En effet, reconstruction de la cuverie de réserve oblige, Piper-Heidsieck n’avait élaboré aucun millésime en 2000 et 2001. Les vins de cette dernière année ont ainsi été mis de côté car il faut bien alimenter le brut de la maison.

Le millésime 2002 est quasi parfait sur le plan climatique, même si l’été fut un peu chaotique. Grâce en particulier à un superbe mois de septembre, les cuvées se sont révélées fabuleuses. Rare 2002 est composée à 70 % de chardonnay et à 30 % de pinot noir. Les raisins proviennent de huit crus, essentiellement des grands crus d’Oger, d’Avize et de Villers-Marmery pour le chardonnay et de Verzy pour le pinot noir.

La robe est encore très jeune, légèrement dorée. Les bulles sont fines. Le nez est intense, très fruits exotiques (mangue, kiwi) d’une grande exubérance, à peine mâtinés par des épices fines. Le vin est souple, ample, puissant et riche, mais la fin de bouche reste fraîche, finement citronnée. Cela se traduit par une exceptionnelle parade des arômes, d’une grande complexité.

À première vue, ce vin apparaît comme baroque et exubérant, avec un côté fumé. Néanmoins, derrière cet impressionnant feu d’artifice très oriental qui en séduira plus d’un, il s’avère d’une étonnante subtilité. Il vieillira remarquablement en perdant ce côté quelque peu tonitruant pour faire étalage de ses grandes qualités de fond. Dosage de 9 g/l.

Rare 1999

Le millésime 1999 est celui des extrêmes climatiques, avec un été très chaud et des pluies importantes ayant dilué les acidités. Ce manque d’acidité faisait craindre le pire mais, après un début un peu difficile, les 1999 évoluent fort bien.

Conçue à partir de onze crus, cette cuvée a été élaborée avec 70 % de chardonnay (Avize, Chouilly, Oger, Trépail  et Villers-Marmery) et 30 % de pinot noir (Ambonnay, Ludes , Rilly-la-Montagne et Verzy).

La robe commence à dorer comme chez de nombreux 1999. Le nez est très vanillé, un peu fumé avec des notes de mirabelle. Le vin est ample, avec du volume, beaucoup de volume, riche comme le 2002 mais dans un style différent, avec une plus grande ampleur et un peu plus de fond. Paradoxalement, le 1999 possède davantage de longueur, avec des notes très ananas rôti. Oriental en 2002, le Rare est exotique en 1999.

Pour ce millésime, Rare inaugure un nouvel habillage, très spectaculaire, avec un socle doré et ciselé conçu par Arthus-Bertrand pour magnifier cette cuvée exceptionnelle. La fine dentelle dorée à l’or fin rappelle la vigne. Habillé par Van Cleef & Arpels, le millésime 1976 était tout aussi sensationnel.

 

Rare 1998

Jusqu’en 1990, Rare existait uniquement en bouteille. La cuvée avait ensuite été abandonnée, tout comme Charlie d’ailleurs, pour ne pas faire de concurrence à Krug qui, à l’époque, appartenait également au groupe Rémy Martin. Le rachat de Krug par LVMH, début 1999, ressuscita Rare.

Sur le plan climatique, le millésime 1998 a alterné les phases de grande chaleur et de pluies intenses. Lors de la vendange, la récolte fut abondante et dans un excellent état sanitaire, sous réserve de sélectionner les grappes mûres.

La robe de 1998 reste encore très jeune. Le joli nez est intense et très élégant, fruits secs, fleurs blanches. En bouche, le vin est dense et frais, d’une belle densité, incroyablement jeune alors qu’il a pratiquement vingt ans. Presque droit avec de la fraîcheur, il est tonique avec une finale un peu retenue. Curieusement, ce champagne subtil et jeune n’est pas encore prêt.

Rare 1990

Le millésime 1990 est marqué par un bel été chaud et sec, ayant permis le mûrissement des grappes de seconde génération sur les parcelles gelées. Ces conditions climatiques estivales ont engendré des champagnes de haute volée ayant longtemps tenu le haut du pavé. Le millésime 1990 s’inscrit parmi les plus grands du siècle passé.

La robe est largement jaunie et les premiers signes des arômes de vieillissement se font sentir. Mais le nez est d’une grande exubérance, très fruits confits et épices douces. Le vin est généreux, pâtisserie orientale, ample, un peu réglisse, un peu confit. La finale de gingembre confit et de réglisse est splendide.

Le style est certes un peu décadent, mais avec un volume incroyable et une puissance étonnante. Le dégorgement est d’époque. Le millésime 1990 fut le premier élaboré avec une fermentation malolactique.

Rare 1988

Le 1988 est un grand classique du millésime frais, mais où la lente maturation du raisin a été parfaite. Longtemps un peu fermé, il a mis du temps à s’épanouir.

La robe est jaune. Le premier nez est marqué par la classique réduction du millésime avec des notes très cuir et délicatement fumées. Le vin possède à la fois de la densité et de la fraîcheur. Une légère évolution se fait jour, mais il a encore du potentiel avec le côté un peu rigide du 1988. La fermentation malolactique n’a pas été effectuée.

 

Rare 1985

Le millésime est marqué par le terrible gel de janvier (-25 °C) ayant fait éclater quelques ceps (10 % du vignoble a été touché). La faible récolte a été d’excellente qualité et les champagnes sont toujours en grande forme.

La robe est d’un beau jaune doré avec un premier nez discret. À l’aération arrivent les classiques notes de torréfaction, d’un bel effet. En bouche, le vin est ample avec un joli volume et des notes de miel. Il est souple et généreux, associant la fraîcheur à la force du 1990. Il possède la puissance de Rare avec une texture de velours et de taffetas agrémentée de notes de gingembre.

Rare 1979

Le millésime 1979 a été très tardif. Les premiers coups de sécateur ont été donnés le 6 (ou le 8) octobre.

La robe est jaune. Le nez est un peu évolué avec des fleurs séchées et du caramel. Ample et généreux, le vin s’impose par sa masse, mais possède de la fraîcheur, très gingembre comme toujours, mais aussi citron confit et truffe blanche. C’est le premier (et seul) millésime qui soit aérien.

Rare 1976

Le millésime 1976 est connu comme celui de la grande sécheresse. L’État lève d’ailleurs un impôt exceptionnel, remboursé cinq ans plus tard. Les champagnes se sont mis à jaunir en quelques années. Si on n’accordait guère de crédit à leur longévité, ils ont peu bougé et commencent seulement à accuser le coup.

La robe est largement jaunie, presque ambrée, avec un nez intense d’épices et de gingembre. Le vin est ample, un peu champignon, ce qui trahit l’âge. La finale s’avère un brin citrique, avec un côté confit. De toute la série, c’est le seul décrochant un peu. Lui aussi a été élaboré avec 70 % de chardonnay et 30 % de pinot noir.

Rare Rosé 2007

La teinte est très originale, avec à la fois un côté vieille France par sa robe légèrement tuilée et un aspect très jeune par sa brillance. Les arômes sont dans la même tonalité avec d’agrestes notes de cerise, mais aussi de fraise des bois, sur fond d’épices.

En bouche, le vin est un peu vieux jeu avec un arôme suranné de la petite enfance, mais aussi avec de la vivacité et des arômes de rose fanée et de fruits de la passion.

L’ensemble se montre plutôt aérien.

Ce rosé a été élaboré avec 56 % de chardonnay, issu pour l’essentiel de la montagne de Reims, et 44 % de pinot noir, composant un assemblage de onze crus bénéficiant d’une maturation de huit ans en cave.

Le style de Rare

Cette belle verticale permet de dégager, par-delà les propriétaires successifs, le style de cette cuvée qui possède un fil conducteur comme chez Dom Pérignon. Quel que soit le millésime, la puissance est au rendez-vous avec un côté crémeux et plein. Mais derrière cette imposante façade, ce champagne est toujours marqué par une incroyable fraîcheur qui le tient de bout en bout.  Au-delà des classiques arômes du chardonnay et du pinot noir, le gingembre est toujours présent, sous une forme ou une autre.

Évidemment, l’introduction de la fermentation malolactique depuis 1990 change en théorie la donne. Pourtant, elle n’est guère perceptible, l’âge en gommant la perception.

La présentation des flacons très « nouveau riche », à partir du millésime 1999, ne passe pas inaperçue. Bien que spectaculaire, elle dessert plutôt Rare car elle ne rend pas forcément justice à son contenu.

Au sein des cuvées de prestige, Rare n’occupe pas chez les amateurs la place qu’elle mérite. La cuvée Rare est d’une qualité impressionnante et son chef de cave, Régis Camus, fort de plus de vingt ans de maison, est l’un des meilleurs en Champagne. Ce n’est pas un hasard s’il a été nommé, une petite dizaine de fois, comme meilleur vinificateur d’effervescents dans le monde. Un fait rare.

Jean-Baptiste Duteurtre

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