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Pierre Arditi : « Le champagne, c’est de l’or qui pétille »

par / 1 juin 2014 Non classé No Comments

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Pierre Arditi n’est jamais à court d’inspiration ni de verve lorsqu’il s’agit d’évoquer le champagne -ses champagnes- et, au-delà, son amour des beaux vins.

Vous souvenez-vous de votre première coupe ?
J’ai plutôt un souvenir très précis de mon premier voyage en Champagne. C’était au tout début des années soixante-dix -une paye !- et je jouais à Reims avec mes amis Nicole Garcia et Patrick Chesnais. Nous avons pris le temps de nous balader, Nicole au volant, laquelle a toujours été un danger public, soit dit en passant, puisqu’elle regarde tout, sauf la route… Nous avons fini chez un petit propriétaire où nous avons pu nous offrir, bien que jeunes et fauchés, quelques bouteilles d’un crémant assez bon marché, mais pas mauvais du tout. Voilà ma première sensation répertoriée, et ce souvenir est surtout attaché au plaisir que nous avions d’être ensemble, dans un paysage magnifique, autour de quelques bulles partagées. Sans doute avais-je goûté au champagne auparavant, mais trop tôt, et ce que j’avais bu ne m’avait pas plu, peut-être trop doux, à moins qu’il ne se soit agi d’un simple mousseux.

Associez-vous le champagne à l’idée de la célébration ?
Le champagne et la fête ? Je trouve curieux ce besoin que semblent avoir la plupart des gens de classer ainsi les moments et les choses. Il en va de la fête comme de la vieillesse : elle est là ou pas là, mais c’est d’abord et surtout un état d’esprit. Comme disait Picasso, il faut beaucoup de temps pour devenir jeune !

N’est-il pas lié aux soirs de première ou aux fins de tournage ?
Oui, souvent. Toujours, même. C’est la tradition, les soirs de générale. Peut-être ai-je un peu exagéré tant il est vrai que l’on n’imagine pas une fête sans champagne. Mais, encore une fois, il serait idiot de considérer la fête comme obligatoire parce qu’il y aurait du champagne. Le produit, c’est vrai, émoustille : on a l’impression de boire de l’or qui pétille !

Où vont vos préférences ? Brut, millésimé, non dosé ou rosé ?
Brut, assurément. Millésimé quand c’est possible. Dans tous les cas, ma préférence va au blanc, même si je connais des rosés à tomber par terre. Peut-être faudrait-il rappeler que le champagne, ça n’existe pas. Parlons plutôt des champagnes ! Il y a des champagnes d’apéritif, des champagnes de soif, des champagnes de repas, des champagnes de dessert. Plus ou moins dosés, plus ou moins vineux. Le « brut zéro » est à part, qui exige une maîtrise et des conditions rares. Pour moi, un champagne dosé au carat, c’est parfait.

Certains mettent des glaçons dans le champagne. Qu’est-ce que cela vous évoque ?
Cela ne m’évoque rien, disons simplement qu’ils ont tort. Il faut boire le champagne frais. Tiède, c’est mauvais. Mais glacé, on le casse. Quant à mettre des glaçons… Et pourquoi pas du soda !

Quelle est votre définition d’un grand champagne ?
Je me souviens avec émotion d’un dîner époustouflant organisé par mon ami Jean Berchon, qui a présidé aux destinées de Moët & Chandon, autour de grands millésimes de Dom Pérignon. J’ai fait aussi de très beaux repas chez Krug et chez Taittinger. Pour un épisode de la série télévisée Le Sang de la vigne, j’ai eu l’occasion de tourner chez Deutz, une marque admirable. Je pourrais ajouter que j’ai une passion pour Selosse et pour un producteur beaucoup moins connu, Diebolt-Vallois. Mais il faudrait aussi parler de Bollinger, Pol Roger… J’en connais au moins cinquante autres que j’adore !

Appréciez-vous les vieux champagnes ?
Contrairement à ce que l’on croit trop souvent, le champagne peut vieillir admirablement. J’ai eu la chance de participer à une dégustation avec Jacques Dupont, spécialiste des vins pour l’hebdomadaire Le Point, au cours de laquelle nous avons bu un champagne de 1953 et un Dom Pérignon 1961 réellement fabuleux. Les gens sont obnubilés par la bulle, mais encore une fois, ce qui doit retenir l’attention, c’est le vin. J’observe d’ailleurs que les Français passent leur vie à boire du rouge sur le fromage alors que c’est une hérésie totale car les acidités se combattent. Oui, j’affirme que le « kil de rouge » sur le camembert est un séisme culturel ! En revanche, j’ai expérimenté, il y a bien longtemps, une alliance absolument magnifique, celle du coulommiers et du champagne. Attention: un coulommiers fermier, à cœur, digne de ce nom. Avec un beau champagne de repas ? Génial. À mourir ! Cette découverte, je la dois à mon copain Philippe Bourguignon, ex-premier sommelier de France. Mais je me souviens aussi d’avoir mangé un lièvre à la royale chez Philippe Rochat, en Suisse, avec un Dom Pérignon 1964. Devant mon hésitation, le sommelier m’avait promis de changer la bouteille si l’accord ne me convenait pas. Or, avec ce champagne opulent et sa bulle d’une grande finesse, le mariage était incroyable.

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Mais si vous deviez choisir entre un Cheval-Blanc et un Dom Pérignon ?
Je ne choisirais pas. Je boirais tout !

Sans doute en bonne compagnie ?
Aussi grand soit-il, un vin mal accompagné devient une piquette. Le goût du vin prend le goût de la vie dans l’instant où on le boit. Quand on aime le vin, on l’aime d’abord comme objet de partage. Raison pour laquelle boire tout seul n’a absolument aucun sens.

« Le champagne aide à l’émerveillement », a écrit George Sand. Partagez-vous ce sentiment ?
J’ai une autre formule : le vin, donc le champagne, titille l’imaginaire. Il éveille, émoustille, désinhibe. Le vin permet d’atteindre à une petite ivresse délicieuse. Bien évidemment, je parle de l’ivresse de la vie et non pas de l’ivresse de l’alcool.

Donc, pas d’abus ?
Je n’ai pas besoin que l’on me dise de boire modérément car je ne suis pas un homme modéré. Je me vois plus exactement comme un homme doué de raison. N’étant pas complètement irresponsable, je ne monte pas dans ma voiture après avoir consommé quelque alcool que ce soit. Ce n’est pas parce qu’il y a une toute petite partie d’arriérés mentaux qui ont un carpaccio de Saint-Jacques à la place du cerveau qu’il faut éradiquer le champagne ou supprimer la voiture. Ce serait ridicule. Tout cela est une question d’éducation. Voire mieux, d’initiation. L’initiation étant la loi du père.

Et vous, qui vous a initié ?
Chez moi, on buvait du vin mais il n’était pas bon. Mes parents n’en étaient pas fous et avaient peu d’argent. Je me souviens d’avoir essayé d’en goûter, c’était du vinaigre. Mais peut-être, étant très jeune, n’aime-t-on pas le vin ? Je me suis initié à Lyon, quand j’ai commencé à faire mon métier dans la troupe de Marcel Maréchal. A l’époque, toujours sans le sou, on pouvait se rendre dans n’importe quel bouchon lyonnais et trouver un très joli côtes-du-rhône ou un charmant beaujolais, des vins de soif extrêmement agréables et qui ne coûtaient presque rien. Finalement, je me suis dit : si c’est ça, le vin, alors oui, j’aime le vin ! Plus tard, l’initiation véritable est venue de mon copain Jean Poiret, qui m’a fait découvrir la cave Legrand à Paris. J’y ai rencontré Lucien Legrand, un homme admirable et très simple qui vous traitait aussi bien selon que vous achetiez un petit vin ou une très grande bouteille. Sa fille, Francine, m’a fait connaître des tas de choses qu’il m’arrive de boire encore. Petit à petit, je me suis lié avec des vignerons, des sommeliers, si bien qu’aujourd’hui, j’ai beaucoup de copains dans le circuit.

Pour Amélie Nothomb, « il y a un réconfort que seul le grand champagne procure ». Votre avis ?
C’est joli. Cependant, je ne place jamais mon destin entre les mains de quoi que ce soit qui ne viendrait pas de moi. Sans doute suis-je bouffi d’orgueil ? Avec le temps -soyons clair : avec l’âge, je ne laisse rien ni personne décider à ma place. Si j’ai envie d’être gai, le champagne n’en sera que plus agréable. Mais ce n’est pas le champagne qui peut me rendre gai. Ce qui me rend gai, c’est moi-même. Quand je sors de chez moi et que je vois le soleil, quand je réalise que je suis vivant et qu’il n’y a pas de plus grand bonheur, alors rien d’autre ne me manque pour me dire que tout va bien. En d’autres termes, on ne boit pas pour que tout aille bien, on boit parce que tout va bien. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Au-delà du produit, vous avez pris position en faveur de l’inscription de la Champagne au Patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco. Pourquoi cet engagement ?
Quand on se trouve en Champagne et que l’on passe des crayères à ces vignes qui montent vers le ciel, on se situe entre le mystère des grandes pyramides et un apéritif avec Dieu. Voilà pourquoi cette région fait partie d’un patrimoine qui, à mon sens, n’a rien d’immatériel mais relève de l’humanité tout entière. À l’inverse du bâti qui, je dois le dire, me paraît assez moyen, la géographie de la vigne champenoise est somptueuse et le champagne lui-même est une merveille absolue. Les vignerons sont les véritables maîtres du temps.

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Les vignerons, véritables maîtres du temps ?
Non pas parce qu’ils le dominent, mais parce qu’ils ont conscience de ce qu’est le temps et de ce en quoi l’Homme est impuissant contre lui. Nous tous sommes dans des rythmes extravagants, à ne pas même savoir après quoi nous courons. Mais quand on fait du vin, on ne peut pas brûler les étapes. On doit tenir compte de tout ce qui nous domine. La nature se rappelle à nous en nous montrant que nous ne sommes que des fétus de paille et que, si nous nous voyons autrement, nous sommes dans l’erreur. L’homme n’est pas infaillible, pas plus le vigneron. Certaines règles tout à fait mystérieuses ne peuvent être transgressées, sans quoi le merveilleux n’a pas lieu. Ceci nous oblige à tenir compte de ce qui nous domine. Appelez-ça comme vous voulez : Dieu, la vie, le monde, l’atmosphère…

Il y aurait donc quelque chose de divin dans l’art du champagne ?
Oui, d’une certaine manière. Pour le béotien que je suis, cette alchimie est extraordinairement mystérieuse. Il y a, d’abord, quelque chose de l’ordre de l’intuition. Ensuite, jouent les connaissances. Et enfin, les choix qui se succèdent sur des bases impalpables. Qui dit quoi ? Une inspiration supérieure ? Le doigt de Dieu ? Pourquoi, dans le Bordelais, trouve-t-on ici un premier grand cru exceptionnel et, tout à côté, un vin très moyen ? Ils sont séparés par un mètre, l’exposition est la même et le sol, quasiment identique. Comparez ces deux vins et ce sera le jour et la nuit. C’est pire encore en Bourgogne où une mère n’y reconnaîtrait pas ses petits.

Qui, de la nature ou du savoir-faire, l’emporte à la fin ?
Confiez le même texte à un très grand acteur et à un acteur moyen, la différence sera évidente. Idem pour un interprète si l’on parle de musique ou de chant. Grâce à la maîtrise, et peut-être au talent, on incarne, on transfigure, on ennoblit. Jean-Claude Berrouet a vinifié Pétrus pendant trente ans. Eh bien, il a fait des choix inspirés. En conclusion, le savoir-faire, s’il est nécessaire, ne suffit jamais. C’est aussi cette part d’inconnu qui m’incite à défendre bec et ongles l’art du vin dans un monde qui nous pousse à tout mettre sous cellophane. Assez de cette société aseptisée dont la morale, au fond, serait la suivante : ne prenez pas la peine de vivre, c’est trop dangereux ! Oui, vivre est un risque. N’empêchons pas ceux qui en ont envie de le courir. Nous aurons toute la mort pour ne plus prendre aucun risque.

 

Propos recueillis par Franck LECLERC

 

Franck Leclerc

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