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L’irrésistible ascension du champagne rosé

par / 3 décembre 2015 Non classé No Comments

Boudé à ses débuts, le rosé représente désormais plus de 10% de la production champenoise. Sur les marchés étrangers, les ventes ont plus que doublé en moins de dix ans.

 

Plus personne aujourd’hui n’ose, à son propos, parler d’épiphénomène et l’on s’abstient, dorénavant, de qualifier le rosé de « champagne pour dames ». L’ironie n’est plus de mise depuis que ses bulles ont infligé un cinglant démenti aux vers célèbres de Malherbe (1555-1628) : « Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin. » Car cela fait un bail que le rosé champenois n’est plus un effet de mode mais, bel et bien, un champagne à part entière solidement inséré dans la hiérarchie sacramentelle des cuvées de l’ancien « vin des sacres ».

Plus de 35 millions de bouteilles

C’est que les chiffres parlent d’eux-mêmes et balaient du même coup les ultimes préjugés à l’égard d’un produit longtemps considéré comme marginal. La part de marché du rosé dépasse les 10% (12% dans les pays tiers) et devance à l’export le volume cumulé des cuvées de prestige et des bruts millésimés (environ 7% des expéditions). Au rythme soutenu de 3 à 4% chaque année, la progression des bulles chatoyantes bat tous les records sur les marchés mondiaux.

On peut, actuellement, estimer à plus de 35 millions de bouteilles la part du rosé dans la production champenoise. À l’étranger, où les ventes de ce type de bulles ont plus que doublé en moins de dix ans, ce sont les pays hors Union européenne qui en consomment le plus avec 57% des rosés commercialisés. Quand on songe qu’en 1981, le volume de champagne rosé exporté dépassait péniblement 800.000 flacons ! Après la France, convertie depuis longtemps, c’est aux États-Unis que l’appétence pour le rosé est la plus spectaculaire. Avec 3 millions de bouteilles en un an (plus de 16% de leurs achats de champagne), ils constituent avec le Royaume-Uni, le Japon et l’Allemagne, le noyau dur des fans de bulles colorisées.

Pour leur part, les Japonais en raffolent, qui consomment plus de 1,3 million de ces flacons (près de 14% de leurs importations). Avec une préférence de plus en plus marquée pour les rosés millésimés qui ne représentent, momentanément sans doute, que 3% de la production.

Tout le monde fait du rosé

La Champagne, comme elle sait si bien le faire, s’est adaptée à cette situation nouvelle et elle a su rosir pour faire face à cet engouement. À tel point qu’aujourd’hui, tout le monde ou presque élabore du rosé, à l’exception de cas très particuliers comme celui de Salon, par exemple, qui se consacre à une unique cuvée de blanc de blancs. Même Krug, qui avait résisté pendant si longtemps à la tentation d’un rosé (près d’un siècle et demi), ne regrette pas d’avoir finalement craqué pour un rosé pas comme les autres (on tient au distinguo dans la maison). Copie fidèle de la Grande Cuvée (le mètre étalon de la marque), elle est très légèrement colorée au pinot noir macéré sur peau et elle mérite d’être rangée dans la catégorie des rosés les plus resplendissants.

C’est donc la fête du rosé sur les coteaux de Champagne, où la moitié des plus importants producteurs proposent deux cuvées de rosés différentes. D’autres, comme Deutz, Gosset, Veuve Clicquot, Lanson, Duval-Leroy, Philipponnat, Nicolas Feuillatte ou Pannier vont même jusqu’à donner aux amateurs le choix entre trois cuvées. Ou plus encore (Pommery).

Discours sur la méthode

Preuve, s’il en était besoin, de l’intérêt porté à ce type de champagne : même les plus grandes cuvées de prestige ont une version rosée et, parfois, depuis longtemps. C’est le cas de Dom Pérignon (1959), Dom Ruinart (1966), Comtes de Champagne de Taittinger (1970), Cristal de Roederer (1974), Grande Année Rosé de Bollinger (1976), Belle Époque de Perrier-Jouët (1976), Grande Dame Rosé de Veuve Clicquot (1988), Celebris de Gosset (1995), Alexandra de Laurent-Perrier (1982) et plus récemment (2014) Amour Rosé de Deutz.

Bref, le rosé champenois n’est plus anecdotique et il bénéficie même, pour son élaboration, d’un privilège exclusif puisque, seul dans ce cas, il a le choix entre deux recettes. La plus usitée est celle de l’assemblage de vins blancs et rouges, une méthode formellement proscrite dans tous les autres vignobles, mais que les Champenois pratiquent depuis près de deux siècles. La recette est née chez Clicquot où l’on a retrouvé trace de la commande datée de 1809 d’« une pièce de beaune (…) ce vin étant destiné à être recoupé avec du champagne » afin d’obtenir un effervescent champenois « fort en couleur ». C’est donc cette recette, remise au goût du jour, qui a été entérinée en 1974 par la Communauté européenne lorsqu’il s’est agi d’officialiser l’exception champenoise et l’antériorité de sa méthode.

Libre à chacun ensuite d’interpréter la méthode de base, le jus blanc pouvant être issu des trois cépages du cru, ou même d’un ou deux seulement. Mais en ce concerne le vin rouge (généralement de 8 à 20%), il doit s’agir obligatoirement d’un rouge AOC Champagne, plus connu de nos jours sous le nom de coteaux champenois rouge. Certains villages, réputés pour la qualité de leur pinot noir, sont plus souvent mis à contribution, en particulier Ay, Bouzy, Ambonnay, Verzenay, Cumières, Mareuil, etc.

Un exercice difficile

Ce discours sur la méthode, façon champenoise, serait incomplet si l’on n’évoquait pas l’autre recette, celle dite de la « saignée ». Les rosés ainsi conçus, très minoritaires dans la région, sont issus d’une courte macération des jus (de 8 à 12 heures) avec les peaux des baies rouges jusqu’à l’apparition de la couleur désirée. Une opération délicate qui requiert beaucoup de temps et de savoir-faire mais qui n’est guère compatible avec une production importante de bouteilles. Pas étonnant, dans ces conditions, qu’elle soit utilisée surtout par les vignerons plutôt que par les grandes marques (mis à part, notamment, Duval-Leroy, Laurent-Perrier et Drappier, adeptes de cette méthode).

Quant à la vraie couleur du champagne rosé, elle n’est pas une et indivisible, et elle n’est pas non plus vêtue seulement de « sa robe pourpre » dont la parait le cher Ronsard qui n’a pas eu la chance de pouvoir décliner les tons multiples que peut prendre ce champagne « caméléonesque ». Cela peut aller du rosé saumoné au rose diamant, en passant par l’orangé, le cuivré, le fauve, le rubis, le pâle, le clair, le tendre, le doré et bien d’autres. Car on ne prête qu’aux riches. Comme on n’est plus au temps où « le champagne rosé est considéré, chez lui, comme une question délicate qu’il vaut mieux éluder », jugement peu amène rapporté il y a moins de 50 ans par un amateur anglais, on lui réserve aussi, de nos jours, une place de choix dans la gastronomie.

L’ami de la gastronomie

Champagne d’apéritif, certes, ou de sortie de bain, pourquoi pas, mais avant tout un champagne qui ne manque ni de corps, ni de vinosité, pinot noir souvent majoritaire oblige, ce qui le destine à jouer un rôle important à table. Incontestable partenaire du homard sous toutes ses formes ou d’une nage de langoustines, il peut aussi tenir tête à un foie gras chaud ou escorter un plat truffé. Les puristes le déconseillent sur le caviar mais, sans doute, ne l’ont-ils jamais mis en compétition avec un Cristal de Roederer couleur topaze. Partenaire incontournable du gigot d’agneau, le rosé l’est aussi de certains gibiers, du grenadin de veau aux girolles, mais aussi de tous les fromages champenois ou proches voisins.

À l’heure du dessert, il est le compagnon obligé des fruits rouges et des tartes aux fruits, mais surtout pas du chocolat. Champagne festif par excellence, le vin à bulles rosé aurait eu la faveur de Pierre Dac, le Champenois natif de Châlons, disparu il y a tout juste quarante ans, et dont il nous reste ce délicieux aphorisme : « Si la matière grise était plus rose, le monde aurait des idées moins noires. »

                                                                                                         Roger Pourteau

Jean-Baptiste Duteurtre

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