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La Champagne en 1915 : le front au pied des vignes

par / 26 novembre 2015 Non classé No Comments

En novembre 1914, la vendange est rentrée. Un grand millésime est en cours de vinification (lire Bulles & Millésimes n°2 de juin 2014) et les stocks de vins sont à peu près intacts. Selon Émile Manceau, directeur du Vigneron champenois, la première année de guerre a très peu endommagé le vignoble, à l’exception de certains secteurs proches de Reims où quelques hectares de vignes ont été sacrifiés pour la construction de tranchées.

Depuis le mois précédent, Le Vigneron champenois paraît à un rythme bimensuel. Le titre a failli disparaître en raison d’une situation financière très compliquée. Il survit grâce au soutien, en espèces sonnantes et trébuchantes, de deux négoces sparnaciens.

Le principal souci de la profession concerne alors le manque de main-d’œuvre pour les travaux à venir dans le vignoble. La revue professionnelle recommande donc d’avancer ceux-ci autant que faire se peut. Finalement, la présence de nombreux refugiés dans la région palliera en partie l’absence des hommes partis au front.

Lorsque cela s’avère possible, il est aussi conseillé d’anticiper la lutte contre le mildiou, en traçant par exemple des sentes dans le vignoble pour permettre le passage d’appareils à bât. En effet, combattre la maladie à dos d’homme est inenvisageable. Concernant la pénurie momentanée de chevaux, la revue se veut rassurante car « un certain nombre de chevaux réformés a été distribué dans le vignoble ».

Un ennemi plus dangereux que le phylloxéra

MaisonLanson

En cette fin d’année 2014, la progression du phylloxéra constitue l’autre grand motif d’inquiétude. Le sulfurage est devenu impossible, faute de moyens financiers. En outre, le prix des additifs comme le soufre ou le sulfate de cuivre a augmenté de manière très significative. Seule la réalisation de boutures durant l’hiver contribue à reconstituer le vignoble.

Les historiens ne disposent pas de statistiques précises sur la progression du phylloxéra, ni sur l’évolution des surfaces greffées durant le conflit. Il est néanmoins évident que la guerre a énormément ralenti la reconstitution du vignoble, qui avait significativement progressé depuis le début du XXe siècle. En 1913, la Champagne compte ainsi 2.518 hectares greffés. En 1920, la superficie greffée a seulement atteint 3. 180 hectares, dont 2.540 en production. Néanmoins, comme le soulignait début 1915 Émile Manceau, « le phylloxera n’est pas aujourd’hui notre plus dangereux ennemi. Il attendra que l’autre soit chassé ».

Le commerce en première ligne

En revanche, le commerce a subi des pertes importantes à cause de la rupture des relations commerciales avec certaines puissances belligérantes, des vols et des réquisitions pendant l’invasion de début septembre – entre 200.000 et 300.000 bouteilles « évaporées » selon certains auteurs, du bombardement permanent sur Reims et de la mobilisation du personnel des maisons de champagne dont les caves ont toutefois été épargnées par les obus. De plus, nombre de fournisseurs ne sont plus en mesure de fournir les étiquettes, les capsules ou l’étain nécessaire à la fabrication des plaques de muselet… Les stocks s’épuisent. À Reims, le gaz, l’électricité, le charbon et les moyens de transport font défaut.

Au début du conflit, beaucoup croyaient que la guerre serait brève. Il n’en a rien été. Dans les villes, il faut s’organiser pour se protéger des bombardements. À Reims, la charge en incombe au docteur Jean-Baptiste Langlet, premier magistrat depuis 1908. Assez éloignée de la ligne de front et dirigée par Maurice Pol Roger, Épernay fait figure de lieu de repli.

Dans les deux villes, mais surtout dans la « cité des sacres », les caves des maisons de champagne sont aménagées en refuges, parfois permanents. Des cuisines et des dortoirs chauffés y sont installés.

Dans ce contexte, le travail administratif est simplifié : afin de faciliter le travail des femmes gérant désormais les vignes, les dates de déclarations de récoltes sont retardées. Les intéressées bénéficient également de nombreux conseils sur les traitements nécessaires aux cultures.

Permissions exceptionnelles

LesfreresLanson

Début 1915. À l’approche des beaux jours, le travail dans les vignes devient plus important. Pour aider ceux qui restent, le ministre de l’Agriculture demande à son homologue de la Guerre d’accorder des permissions aux territoriaux des dépôts des différents corps d’armée pour les semailles, la taille de la vigne et les travaux de printemps. Cette mesure concerne les propriétaires exploitants, les fermiers, les métayers, les domestiques et les ouvriers agricoles ainsi que les viticulteurs. Malgré cela, le retard dans le travail de la taille s’avèrera très important dans la partie nord du vignoble, la plus proche des combats.

Responsable du vignoble de Moët & Chandon à Verzenay, localité située à quelques centaines de mètres du front, Lucien Thiebaut relate dans son journal le quotidien de ce secteur de la montagne de Reims en ce printemps 1915. Les vignes sont bombardées presque tous les jours. Dans le village, maisons et vendangeoirs subissent le même sort. « Heureusement, écrit-il, notre cave étant sûre pour nous mettre à l’abri, nous y resterons plusieurs jours s’il le faut. Nous pouvons faire du feu et nous nous précautionnerons de victuailles car c’est bien triste quand il faut tout abandonner. Nous voyons des maisons dont les propriétaires se sont sauvés, les troupes s’en emparent, emportent, brisent tout ce qui leur fait plaisir. »

Malgré tout, le travail se poursuit dans les vignes. Le 4 avril 1915, Lucien Thiebaut note : « La taillerie est terminée et je continue par faire finir de ramasser les sarments et les sortir de la vigne, seulement on ne peut les brûler et cela fait de gros dépôts le long des chemins. Nous continuons aussi de redresser les bâtons et de les rentasser. »

Sur l’ensemble de l’appellation, la floraison est plutôt en avance. L’état sanitaire reste bon malgré l’apparition du mildiou, favorisée par quelques orages en juillet. Toutefois, si la maladie affecte largement le vignoble français, son développement reste très limité en Champagne. Les spécialistes annoncent une récolte abondante et prévoient entre 500.000 et 600.000 hectolitres, contre 185.000 en 1914 et 110.000 en 1913. Les vignerons s’inquiètent car les tonneaux pour récupérer les jus risquent de manquer, même si les négociants ont mis un maximum de moyens à leur disposition.

Or, pendant la première quinzaine d’août, des orages provoquent des attaques de botrytis et un développement de la cochylis dans les blancs. Et l’oïdium reste très menaçant jusqu’aux vendanges. Les prévisions sont donc revues à la baisse, résolvant de fait l’éventuelle pénurie de tonneaux. Début septembre, il est question de 300.000 à 400.000 hectolitres.

Vendanges sous les obus

Document CIVC

Document CIVC

La récolte commence le 6 septembre à Hautvillers et Cumières, mais seulement le 11 à Ay. En montagne de Reims, elle est lancée le 13 à Bouzy et Ambonnay, le 17 à Verzenay et le 25 à Ludes. Plus largement, les vendanges débutent les 12 et 13 septembre sur la côte des Blancs, entre le 15 et le 20 dans la région sparnacienne et à partir du 20 en vallée de la Marne.

À Verzenay, la récolte a lieu sous les bombardements, notamment les 17, 18, 22 et 26 septembre. Elle se termine vers le 10 octobre. Dans ses notes, Lucien Thibaut évoque l’envoi de gaz asphyxiants à compter de la fin octobre.

Le Vigneron champenois du 22 décembre 1915 publie un premier bilan des vendanges s’élevant à 267.000 hectolitres. Non connus, les résultats du département de l’Aisne ne sont pas comptabilisés.

1915 est considéré par certains comme l’un des millésimes du XXe siècle. S’il n’égale pas celui de 1914, on peut néanmoins parler d’un grand vin. Lors d’une dégustation réalisée en 1967 au sein de la maison Pol Roger, il fut décrit comme « un excellent millésime d’une grande année […], harmonieux, complet et bien équilibré ».

 

Les photos des frères Lanson et de la maison Lanson sont extraites du livre « Champagne Lanson, depuis 1970, L’Excellence, tout simplement ».

Jean-Baptiste Duteurtre

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