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La Champagne pendant la Première Guerre mondiale : l’année 1917

par / 21 janvier 2018 Non classé No Comments

Dans la revue Le vigneron champenois du 3 janvier 1917, son directeur, Émile Manceau, résume ainsi la situation du vignoble champenois au début de l’année 1917 : « Malgré la marche du phylloxéra enrayée d’ailleurs par les sulfatages, malgré l’attaque violente du mildiou qui nous a donné une pauvre récolte de 52.000 hl, la Champagne conserve en cette fin d’année [1916], grâce au patriotique dévouement de nos vignerons et surtout de nos vigneronnes (dont les maris sont au front), une grande partie de son vignoble, en bon état, et capable de produire en 1917 si nous pouvons nous défendre surtout contre le mildiou. Le commerce a fait son devoir en développant son activité. »

Il rappelle ensuite le message qu’il avait donné dans sa publication le 6 novembre 1914 : « Si loin que nous remontions, les guerres, en facilitant les mouvements d’hommes, ont contribué à notre renommée. Cette guerre fera comme les autres et bien davantage encore puisqu’il faudra célébrer dans l’Europe entière la victoire du droit sur la force. Commerce et vignoble sont indissolublement liés par leurs intérêts et cela nous donne bon espoir pour l’avenir. »

Malgré la guerre qui s’éternisait, Émile Manceau entendait délivrer un message plein d’espoir à ses lecteurs.

En ce début 1917, la ligne de démarcation se trouve toujours à proximité de Reims. La ville continue de subir de fréquents bombardements. Selon les notes de Lucien Thiebaut, responsable du vignoble de Moët & Chandon à Verzenay, le village est très souvent la cible des Allemands, comme en cette journée du 15 avril où quarante-et-une bombes frappent la commune : «  Les trous qu’elles ont faits dans nos vignes ont de 7 à 8 mètres de diamètre et 1m40 de profondeur. Il faudrait au moins six à sept tombereaux de terre pour les remplir. »

Les bombardements se poursuivent les jours suivants et durant tout le mois de mai. Le 3 mai, l’hôtel de ville de Reims est ravagé par un incendie provoqué par un bombardement allemand. Par mesure de sécurité, la mairie avait cependant déménagé le mois précédent dans une cave appartenant au champagne Veuve Clicquot, rue de Mars. Le 7 avril, l’évacuation de la ville avait été décrétée et les dernières écoles installées dans des caves de champagne fermèrent. Quelque trois cents élèves rejoignirent alors Cancale, cité bretonne faisant face au Mont-Saint-Michel.

Après les bombardements de septembre 1914, Épernay allait en connaître de nouveaux entre avril et juillet 1917. La gare et les ateliers de chemin de fer constituent les objectifs prioritaires de l’armée du Kaiser. Mais certaines maisons de champagne sont aussi touchées, comme Moët & Chandon – l’hôtel Chandon le 13 juin puis les caves les 6 et 7 juillet – ou Pol Roger. La ville reste toutefois une zone de repli pour de nombreux civils affluant dans les caves des maisons de champagne, en quête d’un refuge.

Les ventes de champagne

Le tableau ci-dessous présente les données relatives aux expéditions des vins de Champagne entre 1912 et 1917, pour les marchés français et à l’exportation. Avant le début du premier conflit mondial et durant plusieurs années, le marché total se situait aux environs de 30 millions de bouteilles par an, atteignant même près de 40 millions de cols en 1909 et 1910. L’entrée en guerre, l’expansion du phylloxéra et les très mauvaises récoltes entre 1908 et 1913 (cf. Bulles & Millésimes numéro 2, juin 2014) vont précipiter un déclin déjà amorcé à partir de 1911. En 1914, les expéditions sont au plus bas et représentent à peine plus de 10 millions de bouteilles, les marchés français et étrangers ayant été divisés chacun par plus de deux en un an ! Toutefois, au cours de la guerre, les ventes vont progressivement redémarrer, même si la révolution russe de 1917 va à nouveau infléchir les exportations.

Année France Export Total
1912 9.150 20.950 30.100
1913 8.150 18.400 26.550
1914 3.125 7.225 10.350
1915 4.680 6.725 11.405
1916 7.550 8.450 16.000
1917 10.650 6.950 17.600

 

Faute de moyens et de personnel, les maisons fonctionnent au ralenti, mais elles ne s’arrêtent jamais, espérant depuis le début une issue rapide du conflit… Pour pallier ces problèmes, les femmes descendent pour la première fois dans les caves pour y manipuler les bouteilles, alors qu’avant le conflit, elles n’intervenaient que pour l’habillage.

L’année viticole 1917

De fortes gelées se produisent fin janvier, début février (-17/-18°C), provoquant un retard de la végétation au printemps et décalant les travaux de taille et de bêchage. Le mois de mai voit le retour du soleil, ce qui permet de rattraper progressivement le temps perdu, même si les gelées d’hiver ont laissé quelques traces. Les vignes champenoises semblent toutefois avoir moins souffert que les vignes greffées. Début juin, la fleur apparaît à Ay et la floraison s’achève vers le 20 juin. En juillet, le mildiou fait son apparition, mais les dégâts restent limités. En revanche, la végétation est luxuriante et, en certains endroits, l’herbe est si haute qu’il faut l’arracher à la main. Parfois, les troupes cantonnées fournissent une aide précieuse aux vignerons.

La seconde quinzaine de juillet et la première d’août sont très pluvieuses, ce qui complique le travail dans les vignes. À la mi-août, aucune évaluation de la vendange n’est possible car on ignore la superficie réelle des vignes cultivées ainsi que les rendements de bon nombre de crus et les pertes dues aux intempéries. Émile Manceau précise : « Prévoir dès maintenant le degré moyen et l’acidité eut été possible en d’autres temps, mais comment aller prélever nos échantillons ? »

La vendange commence début septembre. Elle débute le 1er à Cumières, le 7 à Hautvillers, le 9 à Ay, comme à Pierry ou Chouilly et seulement à la moitié du mois sur les secteurs de Verzenay, d’Ambonnay et de Bouzy. Les raisins sont beaux et les moûts présentent un degré relativement élevé. La récolte sera moyenne. En effet, outre les problèmes liés au phylloxéra, le mildiou, la cochylis et la pourriture provoquent une diminution sensible du rendement. Face au manque de main d’œuvre, et les négociants étant très hésitants à l’achat, les vignerons optent pour de nouvelles cuvées collectives. Le manque de sucre pour la chaptalisation constitue un autre souci. Le Vigneron champenois du 26 septembre relève qu’à Verzenay, la perte de la récolte est incalculable : « C’est la ruine pour ce magnifique vignoble si ces années désastreuses ne sont pas considérées pour une large part comme dommage de guerre.» Les vendanges se déroulent sous un temps splendide et se terminent vers le 25 septembre.

À leur issue, de nombreux vignerons sont découragés par les difficultés rencontrées : problèmes d’approvisionnement de sulfate de cuivre, de soufre et de sucre, phylloxéra, bombardements, absence de main d’œuvre, prix du raisin au kilo, etc. À Ay, ce dernier, de l’ordre de 3 francs dans les années 1911/12/13, est tombé à 1 franc en 1916 et à 1,50 franc en 1917. Beaucoup de récoltants, par exemple à Rilly, sont décidés à restreindre la quantité de vignes.

Au final, la récolte en volume de 1917 sera proche de celle de 1914 (178.000 hl contre 185.000 hl) mais s’avère largement supérieure à celle de 1916 (52.000 hl) et inférieure à celle de 1915 (265.000 hl). Dans le numéro du Vigneron champenois du 24 octobre, Émile Manceau laisse entendre que le cru 1917 sera remarquable par son bouquet développé. Les vins sont jugés fins, surtout dans les blancs !

Bruno Duteurtre

Bibliographie

THIBAULT Michel, Reims dans la grande guerre, Éditions Sutton, Saint-Avertin, 2014

Reims 14-18. De la guerre à la paix, Éditions La Nuée Bleue/DNA, Strasbourg, 2013

GUY Pierre, Épernay 14/18, Éditions Dominique Guéniot, Paris, 2014

Et un grand merci à Marjorie Dor (CIVC) et Véronique Foureur (Moët & Chandon) pour la consultation de différents documents.

 

Photo John Hodder pour le CIVC

Jean-Baptiste Duteurtre

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