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La Champagne pendant la Première Guerre mondiale : l’année 1916

par / 1 mars 2018 Non classé No Comments

La situation du vignoble début 1916

Dans le numéro de janvier 1916 du Vigneron Champenois, Émile Manceau, son directeur, résume ainsi l’année précédente en Champagne :

« Douze nouveaux mois de guerre viennent de s’écouler sans apporter beaucoup de modification à la situation champenoise. Notre vigne a été maintenue dans son ensemble en bon état de culture en 1915. On dira un jour combien d’efforts il a fallu à nos populations les plus voisines du front. 1915 nous a donné une récolte au moins égale en qualité à celle de 1914 et supérieure en quantité. Une bonne partie de ces deux récoltes, tout particulièrement dans les grands crus, est restée invendue, aussi l’attention se porte-t-elle sur la question du warrantage des vins… En 1915, on a réquisitionné dans le vignoble un bon nombre de pulvérisateurs. Quelle mesure a-t-on prise pour faire remplacer ces appareils absolument indispensables ? On nous fait espérer que le sulfate de cuivre pourra être fourni en quantité suffisante et à un prix probablement abordable en raison de facilités de fabrication accordées à certaines fabriques françaises. Acceptons-en l’augure… Dix-huit mois de guerre ont montré l’endurance de la Champagne, cette endurance restera la même en 1916. »

Si le discours se veut résolument optimiste, la réalité de cette année 1916 sera plus sombre.

La vie à Reims et à Épernay

Si tout le monde ou presque a longtemps cru que cette guerre serait courte, la population française prend conscience que ce ne sera pas le cas.

Reims et les villages environnants comme Verzenay restent sous le feu continu des tirs ennemis. Le travail est évidemment très compliqué dans les vignes où les traitements sont souvent interrompus par les bombardements, voire l’utilisation de gaz.

À Reims même, le quotidien s’organise de plus en plus dans les caves qui servent d’abris temporaires pour des durées plus ou moins longues : écoles, office religieux, hôpitaux, dortoirs, bureaux… Une véritable vie souterraine se met en place.

En revanche, Épernay se trouve à l’arrière-front. Dans son livre Épernay pendant la guerre, Louis Le Page décrit ainsi la situation dans la cité sparnacienne : « Épernay est distante du front d’environ 35 km. On y travaille au son du canon qui gronde plus ou moins fort… Dans les caves, la main-d’œuvre est constituée en grande partie de femmes qui, courageusement, suppléent de leur mieux à l’absence des mobilisés… La ville est pleine de troupes. Les unités se succèdent et passent régulièrement au moment des relèves… De nombreux services d’arrière sont installés à demeure à Épernay. Cette ville est surtout devenue un centre hospitalier très important où l’on trouve une dizaine d’hôpitaux situés en différents points de la ville. »

Les difficultés à surmonter

Ceux qui travaillent la vigne et élaborent le vin sont confrontés à de nombreux problèmes dont l’approvisionnement en matériel et en matières premières pour le traitement des vignes.

Des pulvérisateurs ont été achetés collectivement par l’intermédiaire du syndicat anti-phylloxérique pour remplacer les appareils réquisitionnés au début du printemps 1915.

Il en est de même pour le sulfate de cuivre pour lequel les vignerons doivent se regrouper et faire une demande d’approvisionnement auprès des services agricoles du département de la Marne.

Les bouteilles neuves pour le tirage se font très rares. La plupart des verreries situées dans le Nord et dans l’Est sont bloquées par la guerre. Douze verreries étaient recensées dans la région avant le conflit. Quatre sont détruites : Loivre, Courcy, Vauxrot et La Neuvillette. Et cinq se trouvent en zone occupée : Trélon, Anor, Hirson, Fourmies et Folembray.

Celle de Reims, sur le front, est à peu près intacte. Cette verrerie a pu transférer un four à Decize, dans la Nièvre, et transporter sur place ce qui lui restait de mobilier, d’outillage et de personnel. Des bouteilles en provenance du Sud ou de l’étranger sont aussi utilisées pour le tirage. Le manque d’expérience de ces producteurs quant aux spécificités des bouteilles champenoises entraîne notamment un taux de casse en cave que l’on avait oublié. De fait, la récupération en France et à l’étranger de bouteilles de champagne usagées offre de meilleures garanties de résistance et permet d’obtenir des flacons à la forme, à l’aspect et à la couleur conformes aux attentes.

Toujours dans le Vigneron Champenois, Émile Manceau rappelle les règles de la prise de mousse – fondées sur les travaux de Jean-Baptiste François (1792-1838) – et le rôle des sucres restants. Il recommande ainsi : « La dose de sucre sera légèrement diminuée dans les cas de tirage en bouteilles usagées si l’on veut éviter une casse importante. Pour les bouteilles neuves dont la fabrication ne présenterait pas certaines garanties, faire un essai préalable de tirage sur 1.000 bouteilles par exemple. »

Dans le numéro du 24 mai 1916, il évoque d’autres essais entrepris par François en 1836. Le pharmacien châlonnais faisait varier la quantité de sucre dans un même vin. Avec un gros de sucre – soit un volume qui, transformé en alcool, donne 3.82° d’alcool/litre, une bouteille présente une mousse extrêmement faible ; deux gros (7.64°/l) donnent une mousse demi-marchande ; trois gros (11.46°/l) une mousse prononcée et sortant de la bouteille ; quatre gros (15.28°/l) une mousse sortant par flot ; cinq gros (19.10°/l) une mousse violente et folle ; six gros (22.92°/l) une mousse extraordinaire. Fort de ces informations, chacun essaie de faire au mieux…

L’année viticole 1916

L’année viticole proprement dite débute plutôt bien et le montre – période où apparaissent les premiers boutons floraux – est assez belle. La floraison commence début juin dans les crus hâtifs comme Ay, Cumières, Vertus ou Damery. Toutefois, une période froide et humide à la mi-juin perturbe la floraison, entraînant des phénomènes de coulure et de millerandage. Le mauvais temps du début de l’été va aggraver la situation, avec une violente attaque de mildiou à la mi-juillet. La cochylis se développe et réduit la récolte tandis que le phylloxéra progresse. L’herbe envahit les vignes. Impossible de lutter contre elle, faute de moyens. Enfin, l’oïdium fait son apparition en août.

Dans le numéro du 30 août 1916, Émile Manceau conclut ainsi son état des lieux du vignoble : « Les raisins dont la maturité avance se font malheureusement de plus en plus rares sous les attaques de l’oïdium, du mildiou et de la cochylis. Pas plus aujourd’hui qu’il y a quinze jours, nous ne pouvons donner un chiffre sur la récolte faible, certainement, et très inégale. »

Le relevé des déclarations de récolte de l’année 1916 fournit les données suivantes : 52.522 hectolitres en 1916 contre 266.991 hectolitres en 1915. Soit un rendement de l’ordre de 700 kg/ha ! Quant à la qualité des vins, elle sera médiocre à quelques exceptions près. Bref, une année à oublier pour de nombreuses raisons.

Bruno Duteurtre

Photo : Collection CIVC

Jean-Baptiste Duteurtre

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