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Le champagne et la Formule 1, un rite rémois

par / 15 janvier 2018 Non classé No Comments

En 1936, le grand champion automobile Tazio Nuvolari, vainqueur de la Vanderbilt Cup à Long Island, recevait un salmanazar de champagne Moët & Chandon. Ainsi débutait la tradition de la victoire fêtée au champagne.

 

La photo, en noir et blanc, date de quatre-vingt ans. Reprise par la presse mondiale, elle a marqué le début d’une belle et longue histoire. Cette photo immortalise un instant magique, celui où Tazio Nuvolari, le grand champion italien, reçoit un salmanazar de champagne Moët-&-Chandon en récompense de sa victoire dans la Vanderbilt Cup 1936. Sur le Roosevelt Field de Long Island, état de New-York, « Nivola » vient de boucler les 479 kilomètres de course au volant de son Alfa Romeo 12C-36 en un peu plus de quatre heures et demie (la Scuderia Ferrari, qui ne construit pas encore ses propres voitures de course, en a engagé trois pour Tazio Nuvolari, Antonio Brivo, auteur de la pole-position, et Nino Farina). S’extirpant de son Alfa, Tazio est tout sourire. Il ne paraît pas éprouvé par l’effort qu’il vient de réaliser. Quelqu’un lui glisse alors entre les mains son premier cadeau de vainqueur, le salmanazar de champagne. On ne sait pas comment ont éclaté les bulles des neuf litres de nectar champenois. On sait simplement que l’Italien n’a pas encore accompli le geste, devenu légendaire par la suite, d’agiter le flacon pour asperger les spectateurs à la ronde. Le champagne n’a pas fini sur les cheveux ou les costumes de tous ceux accourus féliciter Nuvolari. Il l’aura probablement partagé avec ses proches, mécaniciens ou coéquipiers, perpétuant ainsi la tradition de convivialité et de partage que confère la dégustation d’une coupe du vin pétillant, le plus fameux de la planète.

Un jéroboam de Moët pour Fangio

La photo de Nuvolari à Long Island, dort aujourd’hui dans la photothèque du célèbre producteur, à Epernay. L’album, depuis, s’est enrichi de quelques milliers de clichés témoignant de la connivence grandissante entre champagne et course automobile. Il faut dire que Reims, capitale mondiale du vin élaboré à la méthode champenoise depuis le XVIIe siècle, est au cœur de l’évolution de la course automobile. Depuis 1926, le circuit de Reims-Gueux accueille les merveilleux fous roulants et leurs bolides. Et lorsque la FIA crée le championnat de Formule 1, en 1950, l’attribution du Grand Prix de France revient tout naturellement  au tracé champenois, qui avait déjà accueilli plusieurs éditions du Grand Prix de l’ACF (Automobile Club de France). Petit clin d’œil à l’Histoire, Tazio Nuvolari y avait imposé son Alfa Roméo Tipo B pour la première édition, en 1932, quatre ans avant l’anecdote du salmanazar de Long Island.  Long de 7,815 kilomètres, le circuit de Reims-Gueux se faufile au milieu des vignobles, sur des routes ouvertes (RN 31, CD2 6, CD 27). Pour la première édition d’un Grand Prix de France de Formule 1, le 2 juillet 1950, la foule a envahi la campagne champenoise. On dénombre 150000 spectateurs venus de toute la France admirer les as du volant. Ils ne seront pas déçus puisqu’ils assisteront à la victoire du plus grand, celui qui deviendra un mythe des circuits, l’Argentin Juan-Manuel Fangio, au volant de son Alfa Romeo 158. La musique du huit cylindres italien résonne dans l’ouest rémois, autour de la commune de Gueux, dont, petit clin d’œil fait à l’Histoire,  deux de ses maires furent Eugène Roederer (1857-76) et Jean Taittinger (1953-58), grands noms de la famille du champagne s’il en est. L’Alfa Romeo 158 est, à l’époque, une bête de course. Sur le tracé rémois, les trois voitures engagées par l’écurie officielle Alfa Romeo SpA squattent la première ligne de la grille de départ. Elles seront deux à grimper sur le podium du Grand Prix de France, Juan Manuel Fangio devançant Luigi Fagioli au terme d’une course époustouflante de 500 kilomètres avalés en moins de trois heures ! Giuseppe Farina, qui sera sacré premier titre de champion de Formule 1 un mois plus tard à Monza, dernière course de la saison (Fangio, contraint à l’abandon sur casse moteur, laissera filer le titre), doit abandonner sur panne d’alimentation de sa pompe à essence. Cette première rémoise est un franc succès, sportif populaire et médiatique.

Les deux cousins Paul Chandon-Moët et Frédéric Chandon de Briailles -à qui l’on doit cette phrase magnifique : « You can’t be a champagne merchant and drink water… ». Vous ne pouvez pas être marchand de champagne et boire de l’eau…”-, dirigent alors Moët-&-Chandon. Grands amateurs de course automobile, ils ont eu l’idée de reprendre à leur compte l’idée de Long Island 1936 et d’offrir une bouteille de champagne de leur meilleur cru au vainqueur du jour. Fangio se voit remettre un jéroboam de Moët pour sa superbe victoire en Champagne. L’histoire est en marche. Une passion amoureuse est née. Le champagne devient l’un des gènes de la naissante Formule 1. Désormais, il n’y aura pas un Grand Prix sans son jéroboam sur le podium.

Le Mans 1967 et la douche au champagne

La passion de Moët pour la course automobile ne se dément pas. On fêtera toutes les grandes victoires en ouvrant un flacon de bulles millésimé. Les 24 Heures du Mans vont donner une nouvelle orientation au cérémonial de la célébration de la victoire au champagne. Nous sommes en 1966, marri de ne pas avoir pu racheter Ferrari à Enzo, son propriétaire –celui que l’on surnommait le Commendatore a refusé toutes les propositions américaines-, Henry Ford II décide de venir le défier, pour le battre, sur son terrain de jeu, celui de la plus célèbre course d’endurance. « Frédéric Chandon connaissait bien Henry Ford, raconte Jean Berchon, descendant de la famille fondatrice et chargé pendant plus de trente ans de la communication de Moët. Le grand patron américain, qui cherchait à dynamiser et rajeunir l’image de sa marque, avait dit à Fred avant la première participation en 1964 : « nous allons courir au Mans pour essayer de battre Ferrari ! ». Sauf que tout n’est pas allé aussi vite que le président de Ford l’imaginait… » En 1964, les deux voitures officielles de Ford Motor Company, les fameuses GT 40 Mark 1, ne sont plus là dès la mi-course, laissant le champ libre à un triplé Ferrari. L’année suivante, c’est bien une écurie américaine qui s’impose au Mans, celle du NART (North American Racing Team)… mais elle fait courir des Ferrari. Ford ne lésine pas sur les moyens pour parvenir à ses fins.

GERMAN MICHAEL SCHUMACHER BENETTON FORD
WINNER BUT DISQUALIFIED FOLLOWING TECHNICAL CONTROL AT BELGIUM GRAND PRIX IN SPA FRANCORCHAMPS ON AUGUST 28 1994

En 1966, le célèbre « stars spangled banners », l’hymne américain,  résonne enfin  dans la Sarthe. Le duo néo-zélandais Bruce McLaren- Chris Amon offre au géant américain son premier succès aux 24 Heures. « A une heure de l’arrivée, poursuit Jean Berchon, avec trois de ses voitures en tête, Henry Ford II a demandé à Fred Chandon de préparer une bouteille de champagne. Depuis le début des années 60, les vainqueurs avaient droit à une flûte, apportée sur un plateau par un serveur. Cette fois-ci, Henry Ford changea la donne. « Quand l’Amérique gagne, ce n’est pas une bouteille qu’elle boit pour fêter son succès, mais un jéroboam ! », clama-t-il. Et McLaren-Amon eurent droit aux trois litres de champagne ! »

Lors de la remise des récompenses sur le podium du Mans, un incident va se produire, qui aura ses répercussions sur les protocoles futurs. Jusqu’alors le champagne est dégusté par les vainqueurs avec délectation. Mais en 1966, tandis que résonnent les hymnes  nationaux, la bouteille offerte aux vainqueurs de la catégorie 2 litres, le Suisse Jo Siffert et le Britannique Colin Davis (Porsche 906), a été trop secouée. Elle libère son bouchon, bruyamment. Le champagne jaillit du flacon en geyser et éclabousse ceux qui se trouvent tout autour. Ce baptême au champagne amuse la galerie qui ne sait pas encore que cette anecdote cocasse sera le point de départ d’une nouvelle pratique.  En 1967, Dan Gurney et son compatriote américain AJ Foyt remportent les 24 Heures 67 au volant de leur Ford MK IV, franchissant pour la première fois la barre mythique des 5000 kilomètres parcourus (5232,9 km). Se remémorant l’anecdote amusante de l’année précédente, Gurney n’hésite pas à célébrer la victoire à sa manière… en agitant volontairement son jéroboam, comme il l’aurait fait avec un extincteur. Le bouchon ne résiste pas longtemps. Il explose rapidement. La douche au champagne, qui n’épargnera pas Henry Ford II et son épouse, vient de naître, pour le plus grand bonheur du public manceau. Quelques années plus tard, Dan Gurney expliquera ainsi son geste. « J’étais épuisé, quand ils m’ont tendu le magnum de Moët, je l’ai secoué et commencé à arroser les photographes, les autres pilotes, Henry Ford II, Carroll Shelby et leurs épouses. Ce fut un moment très spécial. Mon geste était totalement spontané. Je ne pouvais pas imaginer qu’il allait devenir une tradition. J’étais rattrapé par l’émotion, c’était un de ces moments particuliers de la vie où tout se passe parfaitement bien. J’ai juste pensé que ce succès obtenu dans la douleur, et après une intense bataille sur la piste, nécessitait quelque chose de spécial pour la célébrer… »

«  Ce geste deviendra une tradition, sourit Jean Berchon. Une symbolique est née, qui va perdurer. Celle du glorieux vainqueur partageant son bonheur et sa victoire avec la foule. Bien dans la tradition du champagne : partage et générosité ».

Le réflexe festif de Dan Gurney allait non seulement entrer dans l’Histoire, déjà si riche, du champagne, mais se retrouver immortalisé aussi par un poster pour les fans, sur lequel on pouvait lire : « Spray it Again, Dan ! » Arrose les à nouveau, Dan…. La douche champenoise ne restera pas l’apanage des 24 Heures du Mans. En 1969, l’Ecossais Jackie Stewart impose sa Matra-Ford sur le tracé auvergnat du Grand Prix de France, à Charade. Au moment de célébrer sa victoire, il saisit le jéroboam tendu par Jean-Marie Dubois, l’Ambassadeur des bulles et roi du caveau Napoléon à Epernay, pour asperger supporters et mécaniciens. Depuis, la Formule 1 a adopté le rituel.

L’histoire  du jéroboam du Mans 1967 n’est pas terminée. Les bulles évaporées, la grosse bouteille de Moët termine dans les bras d’un photographe américain de LIFE. Flip Schulke était très copain avec les pilotes de l’époque et lorsqu’il demanda à Dan Gurney de refaire le geste pour une ultime photo, celui-ci s’exécuta avant de signer une dédicace sur l’étiquette du jéroboam vide et de l’offrir à son pote photographe. Tel un trophée de guerre, Schulke ramena l’objet chez lui, en Floride. Il transforma la bouteille en lampe de salon. Elle y resta trente ans avant que le photographe, un beau jour, ne la rapporte à Dan et Evin Gurney, qui vivaient en Californie du sud. « Le geste, c’est toi qui l’a fait… Tu dois l’avoir chez toi ! Après tout, si quelqu’un doit garder ce souvenir c’est bien toi », dit-il à Dan. Evin Gurney redonna au jéroboam sa première apparence, ôtant tout l’appareillage électrique. Le couple fit fabriquer une boîte spéciale pour préserver la bouteille. On peut encore admirer le trophée aujourd’hui. Il trône au milieu de la salle de conférence du siège de All American Racers, à Santa Ana (Californie).

Les mœurs ont changé

Les temps changent. Les traditions aussi. Cinquante ans durant, Moët-&-Chandon a arrosé les podiums, s’offrant une vitrine prestigieuse. L’idée généreuse des deux cousins, Paul Chandon-Moët et Frédéric Chandon de Briailles, transformé en un coup marketing de génie, bien managé pendant trente ans par Jean-Marie Dubois, a fait tache d’encre. La pratique s’est étendue à d’autres épreuves du sport mécanique (endurance, Paris-Dakar, rallye, moto). Mais parfois, le champagne n’a pas pétillé. Comme en 1978 à Montréal, lorsque le talentueux pilote canadien Gilles Villeneuve (Ferrari), vainqueur de « son » Grand Prix, délaissa les bulles sur la plus haute marche du podium, pour avaler la mousse d’un brasseur de ses sponsors, Labatt.  Au début des années 90, c’est la loi Evin qui bouscule protocole et traditions, en France. Dans le souci de lutter contre l’alcoolisme des jeunes, elle limite les publicités pour les alcools. Une mesure qui ne sera pas du tout du goût de Bernie Ecclestone, patron de la Formule 1. Il se pointa sur le podium de Magny-Cours, en 1997, avec des jéroboams qu’il avait lui-même achetés. Il les offrit à Michael Schumacher, vainqueur du Grand Prix de France, et à ses camarades de podium, Heinz-Harald Frentzen et Eddie Irvine. Ecclestone souhaitait protester contre une mesure qu’il jugeait désuète… et qui le privait au passage d’une source pétillante de revenus. Lors des éditions qui suivirent, le champagne fit son retour. Sans étiquettes sur les bouteilles.

En 2000, Moët-&-Chandon abandonna la Formule 1. « En fait, nous nous sommes retirés fin 1997, rajoute pour l’anecdote Jean Berchon. Mais alors que nous n’avions plus de contrat avec la F1, Bernie Ecclestone faisait acheter par Paddy McNally, le patron de Formula One Paddock, des jéroboams qu’il distribuait sur les podiums comme si de rien n’était ». Moët ne fera pas marche arrière et laissera sa place à un autre producteur (Mumm), devenu fournisseur officiel de champagne sur les circuits. Une histoire qui durera seize saisons, au cours de laquelle le producteur rémois dut faire face lui aussi au changement des mœurs et coutumes. A Bahrein, en 2004, lors du premier Grand Prix couru dans les Emirats, les bulles n’ont pas droit de pétiller, la vente d’alcool étant interdite par la religion musulmane. Elles sont remplacées par celles, plus sucrées, d’un jus de fruit gazeux. Fin 2015, sa proposition financière de sponsoring (5 millions d’euros) étant moitié moins élevée de celle souhaitée par la F1, Mumm décide de se retirer pour concentrer ses efforts sur d’autres manifestations sportives, telles que le Championnat du monde de Formule électrique ou la Coupe de l’America. Depuis 2016, c’est la marque américaine Chandon qui assure la promotion de son « sparkling wine » par le biais de la Formule 1. Une évolution qui déplaît aux puristes. Ils peuvent se consoler en se disant que le vainqueur des 500 Miles d’Indianapolis, la plus célèbre course automobile américaine, se voit offrir une bouteille de lait ! Pour les pilotes, qu’importe le flacon, eux ont l’ivresse.

Près de quatre-vingts ans après l’offrande faite à Tazio Nuvolari pour sa victoire à Long Island, l’histoire d’amour du champagne et de la course automobile est peut-être arrivée à un tournant. Synonyme de partage et de solidarité, deux mots qui résonnent aujourd’hui moins généreusement à nos oreilles, la douche au champagne ne sera-t-elle bientôt plus qu’un cliché conservé dans les meilleures photothèques ? Ainsi va la vie, ainsi soit-il… Ou plutôt « il faut qu’il en soit ainsi »… C’est la devise de la famille Moët depuis le XVe siècle !

Gilles NAVARRO

Photos Bernard ASSET

Jean-Baptiste Duteurtre

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