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Amélie Nothomb : « Le champagne, c’est Versailles ! »

par / 17 février 2016 Non classé No Comments

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Elle a publié vingt-quatre livres. Dont Pétronille, une ode au champagne, et tout récemment Le crime du comte Neville, où le drame doit se jouer lors d’une fête arrosée. Des romans, Amélie Nothomb en a écrit soixante autres dont elle s’est assurée, par une disposition testamentaire particulière, qu’ils ne seraient jamais édités. Autodiscipline diablement sacrificielle pour une jeune femme qui a déjà tout ce dont un auteur peut rêver.

S’y ajoute, depuis peu, une reconnaissance qui fait écho à sa passion pour le breuvage dont Bulles & Millésimes s’attache à propager les valeurs. Promue « Champenoise de l’année 2015 », Amélie Nothomb a savouré chaque seconde et chaque goutte de la soirée que la première édition des Trophées du Champagne lui dédiait. C’était le vendredi 16 octobre dernier, à l’Hôtel de Ville d’Épernay. Il y avait foule, naturellement. Et son « total look », moins véritablement gothique que drôlement excentrique, a dynamité les ors de cette ancienne demeure de la famille Auban-Moët. Depuis les chaussures jusqu’au chapeau diabolo, en passant par les mitaines, le tricot, le manteau : du noir, rien que du noir. Excepté un rouge Chanel vibrionnant sur ses lèvres. Sa signature. Sa « peinture de guerre ».

Vous voici désignée Champenoise de l’année. Une fierté ?

Je suis folle de joie ! Ce titre me procure un plaisir considérable. Je n’aurai jamais le Prix Goncourt, mais ce n’est pas grave puisque me voici Champenoise de l’année. Je ne sais pas quels sont mes mérites littéraires, mais il est incontestable que j’aime le champagne. Plus encore, j’idolâtre le champagne !

Quelle est la place du champagne dans votre vie ?

Le champagne est à la fois un but et un carburant. Ce peut être aussi, parfois, un simple état de plaisir que l’on a envie de s’offrir. En fait, le champagne, c’est beaucoup plus que le champagne. C’est un art de vivre. Car il accompagne toutes les façons d’être heureux. Pour moi, qui fais beaucoup de séances de dédicaces, j’apprécie que l’on sache tout de suite ce qu’il faut me servir. Je crois que le message commence à passer. Les bons libraires ont compris qu’il fallait me recevoir avec une bouteille de champagne. J’ai bien dit : les bons libraires…

Sa dégustation, selon vous, est une cérémonie. Comment doit-elle se dérouler ?

Un très grand champagne ne se boit pas n’importe comment. Je ne dis pas que la cérémonie doit s’apparenter à un culte shinto avec dix-huit mille rites, mais enfin, même quand on le boit un peu légèrement, il faut avoir conscience que le moment est sacré. Pour ma part, j’aime commencer une dégustation lorsque le soleil décline, et totalement à jeun. C’est bien, d’avoir le temps de se préparer. Je me réjouis de l’idée de cette impatience. Parfois, le désir est tel qu’il m’arrive de me trouver dans un taxi et de me dire : là, je tuerais pour du champagne ! Je sais que, si je pouvais en avoir dans l’instant, j’atteindrais une autre dimension. À chaque fois que j’ai pu assouvir ce désir, j’ai vérifié que j’avais raison. C’est comme ouvrir une porte. Accéder à un autre monde. Une jouissance sans égale. Je n’ai jamais éprouvé la même chose avec aucune autre forme de plaisir. J’aime le chocolat, mais il ne me procure pas cette sorte de transe.

Le champagne, dites-vous, ne vous a jamais reproché votre enthousiasme…

Je suis toujours agacé par les puristes qui affirment que le champagne doit être consommé comme ça et pas autrement. D’abord, ils l’accompagnent toujours de quelque chose qui se mange et je trouve cela dommage, même si mon amoureux n’est pas d’accord avec moi sur ce point. Ensuite, la température à laquelle j’aime boire le champagne est beaucoup plus froide que celle généralement préconisée. Pour moi, c’est juste avant qu’il ne gèle. Quand, une minute de plus au « deep freeze », il va floculer. À chaque fois que j’ai respecté mes propres règles, tout s’est magnifiquement déroulé. Les rares fois ou cela s’est mal passé entre le champagne et moi, c’est que ce n’était pas du bon champagne ou qu’il n’était pas bu dans de bonnes circonstances.

Ce vin « élève l’âme, rend gracieux ». À la fois léger et profond, « il exalte l’amour » ?

C’est tout à fait vrai. Je l’ai souvent dit, le champagne est la boisson de l’amour. Beaucoup de mes lecteurs se sont mis à cet art de vivre grâce à moi. Et j’adore l’idée que, parmi eux, de nombreux amoureux pratiquent le même culte. Il y a des champagnes qui s’y prêtent particulièrement. D’autres sont plus directement festifs, d’autres encore plus ascétiques. Mais je n’en connais aucun qui soit triste. De tous les vins, le champagne est celui qui crée le plus de joie, que celle-ci soit mystique ou qu’elle soit plus simple, plus « terrestre ». Je suis tout à fait d’accord avec Coco Chanel quand elle dit : « Je bois du champagne dans deux circonstances de la vie : quand je suis amoureuse et quand je ne le suis pas. »

Toutes les occasions sont propices au champagne ?

J’en connais peu dont le champagne soit exclu. Je suis tout à fait d’accord aussi avec Churchill qui déclare : « J’ai toujours une bouteille de champagne avec moi. En cas de victoire, je le mérite. En cas de défaite, j’en ai besoin. » Oui, il y a toujours une excellente raison de boire du champagne. Soit que l’on est très heureux et qu’il faille rendre ce bonheur encore plus grand, soit que l’on ait un coup de blues. Auquel cas il faut, bien sûr, en sortir.

« Plus le contexte est hostile, plus il fait figure d’oasis », écrivez-vous.

Je l’ai expérimenté un très grand nombre de fois. Dans des circonstances où il faut subir mondanités ou discours – tout ce que je n’aime pas -, le champagne arrive et tout à coup, tout est merveilleux : on se rappelle que tout ceci n’est qu’une délicieuse comédie. Combien de fois ai-je été sauvée par du champagne !

Vous avez cette jolie formule : « Boire du champagne, c’est boire la lumière. »

C’est tellement cela ! Ce n’est pas pour rien que Louis XIV l’a mis à la mode. Le champagne, c’est Versailles ! J’aime que ce faste soit possible. On dit que c’est une boisson de luxe ? C’est vrai. Trente euros, ce n’est pas rien. Mais enfin, cela reste accessible.

Vous souvenez-vous de votre initiation ?

J’avais deux ans et demi et c’était en cachette. Enfin… pas tellement. Mon père étant ambassadeur, nous recevions à la maison mille personnes dans le mois. Dans ce cocktail ininterrompu, j’avais bien remarqué que la limonade des adultes semblait très intéressante. J’ai donc eu une longue carrière de buveuse des demi-verres abandonnés sur les tables. C’était du Laurent-Perrier. Celui par lequel tout a commencé, celui que je bois le plus régulièrement, encore aujourd’hui. Excellent, classique, rigoureux. Surtout lorsqu’il s’agit du Grand Siècle.

Et votre première « vraie » flûte ?

C’était à trente-trois ans, après vingt ans sans champagne. Vingt ans d’anorexie. J’ai eu une enfance très heureuse, mais une adolescence très perturbée. J’imagine qu’en voyant tout ce qui se profilait, j’ai voulu régresser. Mais je pense que toutes les adolescences sont violentes. En tout cas, j’ai eu cette longue traversée du désert à la fin de laquelle je brûlais de renouer avec le champagne, sans oser sauter le pas. Je me suis dit que je recommencerais à boire le jour de la fin du monde. Est arrivé le 11 septembre 2001. J’ai vraiment cru qu’on y était. Je pensais que les villes, les unes après les autres, seraient attaquées. J’ai couru m’acheter une bouteille de Veuve-Clicquot, que j’ai bue dans les meilleures conditions. Finalement, cela n’a pas été la fin du monde et j’ai continué à boire du champagne.

Aujourd’hui, quel est votre favori ?

Peut-être n’ai-je pas encore goûté le champagne que je pourrais préférer à tout autre ? En fait, si. Je crois bien que je le connais. Le meilleur champagne du monde, à mon sens, c’est le Dom Pérignon 2003. Je l’ai découvert lors d’une dégustation avec Richard Geoffroy. Nous avons goûté dix millésimes, tous superbes, mais aucun n’égalait 2003.

Quels autres champagnes buvez-vous ?

Il m’arrive aussi de boire du Pol-Roger ou du Cristal Roederer. Les champagnes de vignerons ? Je manque de culture dans ce domaine, mais je vous assure que je suis ouverte à toutes les nouvelles expériences ! Il y en a un cependant dont je ne cesse de faire la publicité : Jean Josselin, pour sa Cuvée des Jean. Un pur pinot noir que j’apprécie énormément.

Rosé, l’aimez-vous?

Je trouve que son goût est très bon. Mais sa couleur me navre. Quand on a obtenu la perfection, et les alchimistes le savent bien, j’avoue que je ne comprends pas la raison pour laquelle on voudrait changer l’or. Le teindre en rose, c’est joli, c’est mignon, mais cela ne convient pas à la grandeur du champagne. Alors oui, je le bois, mais mon œil est un peu triste.

D’autres effervescents ont-ils grâce à vos yeux ?

Je dois le dire : aucun. On a souvent tenté de me convaincre que d’autres vins effervescents valaient le champagne, mais pour moi, aucun ne lui arrive à la cheville. Parce que je suis bien élevée, il m’arrive d’accepter du cava si l’on m’en offre à Barcelone. Et il peut y en avoir d’agréables. Mais le champagne est tellement plus distingué… Il est incomparable. Ce n’est pas que je sois hostile aux autres vins pétillants, mais rien ne remplace le champagne.

Le champagne est-il compatible avec l’exercice de l’écriture ?

Écrire sous l’emprise du champagne, c’est totalement impossible. Cette activité suppose une maîtrise absolue de soi. Il est bien clair que le champagne n’y aide pas. Cela fait d’ailleurs partie du plaisir, qu’il enlève cette maîtrise. Mais j’écris de 4 h à 8 h du matin et il ne me viendrait pas à l’esprit de boire quoi que ce soit d’autre que du thé. Un thé terriblement fort qui provoque une autre forme d’ivresse, une ivresse que j’ai coutume de dire « sèche ». L’objectif est d’y trouver l’énergie dont j’ai besoin pour écrire. Et pour écrire, il faut une énergie phénoménale.

« Après plusieurs flûtes de champagne, on révèle forcément ses secrets », avez-vous souligné. Vous arrive-t-il de vous en faire le reproche ?

Je me souviens d’avoir été invitée à déjeuner par un journaliste avec qui j’ai bu énormément d’un très bon Deutz. Je me suis lâchée et lui ai livré tous mes secrets. Je m’en suis fait le reproche le soir même car avec le champagne, on ne perd pas la mémoire. J’ai rappelé ce journaliste le lendemain pour lui faire part de ma confusion. Il m’a répondu qu’il avait déjà tout effacé. Lui aussi ayant bu de ce Deutz, il était forcément un gentleman.

Est-il utile de préciser que vous ne prônez pas l’alcoolisme ?

Évidemment, que je suis contre l’alcoolisme. Évidemment, que cela me désole de voir des jeunes qui boivent comme des fous. Mais cela n’a rien à voir avec l’art de vivre dont je parle. Je crois que, lorsqu’on initie les gens au meilleur champagne, il est impossible de devenir alcoolique. Il m’arrive pourtant de boire beaucoup, vous trouverez des témoins pour le dire. Mais ça, ce n’est pas l’alcoolisme : c’est la fête. Et, bien sûr, on ne fait pas cela tous les jours ni dans n’importe quelles conditions, encore moins avec n’importe qui. J’ai eu affaire, c’est vrai, à des lobbies. Mais aussi à des particuliers moralisateurs qui m’ont écrit pour me dire leur déception, jugeant que j’étais sur la mauvaise pente. De toute façon, énormément de gens ont un problème avec le plaisir. Une psychanalyse s’impose.

Évoquer le champagne dans vos livres, est-ce une façon de prolonger le plaisir ?

Je fais partie des gens qui parlent plus volontiers de ce qu’ils aiment que de ce qu’ils n’aiment pas. C’est, en effet, une façon de ressusciter le désir… si tant est que ce désir ait besoin d’être ressuscité.

Un hôtel du Quartier latin, Les Bulles de Paris, a donné votre nom à une suite. Consécration ?

C’est le grand honneur qui m’a été fait. Cette suite est la plus belle de l’hôtel. Elle est située au dernier étage, on y jouit d’une vue extraordinaire sur Notre-Dame et la décoration de Sandrine Alouf est sublime. Mais nous n’y avons pas encore dormi. Nous nous sommes toujours dit que, le jour où de grands travaux seront entrepris dans notre appartement, de ceux qu’il faut bien faire un jour, eh bien, nous irions l’occuper.

Il semble possible d’y prendre un bain de champagne. L’avez-vous déjà fait ?

C’est un fantasme réalisable uniquement l’été. Mais je me demande si ce n’est pas un peu dommage. J’en ai souvent rêvé, mais je crois que la tentation serait trop grande de laper le champagne, ce qui serait une mauvaise idée. C’est le genre de fantasme dont on se dit qu’il faut le laisser à l’état de fantasme.

FRANCK LECLERC

 

 

Jean-Baptiste Duteurtre

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