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1914 : la Champagne vendange sous les canons

par / 28 mars 2014 Non classé No Comments

Le 28 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie, après l’attentat de Sarajevo perpétré le 28 juin 1914 contre l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, héritier du trône. Le 11 août, la France et l’Angleterre entrent en guerre.

En cet été 1914, Épernay est une ville prospère qui se remet des émeutes viticoles de 1911. La région vient d’ailleurs de célébrer « le prétendu bicentenaire de l’invention du champagne par Dom Pérignon », comme l’explique Olivier Jacquet dans La construction des territoires du champagne (1). En fait, l’utilisation de la légende du moine bénédictin a surtout pour but « d’affirmer la naissance du champagne en Champagne, à un moment où les fraudes et les contrefaçons sur ce vin se développent de façon exponentielles et où les maisons de négoce tentent, par voie législative ou judiciaire, de lutter contre ces usurpations du nom champagne ».

Lorsque le conflit se déclenche, le contexte viticole est marqué par la question sensible de la délimitation de l’aire géographique. Après les manifestations des vignerons dans l’Aube (exclue de l’aire d’appellation) comme dans la Marne (suite à des fraudes) en début d’année, le décret du 7 juin 1911 a précisé la création d’une aire baptisée « champagne deuxième zone » incluant en particulier l’Aube. Cette décision a engendré de nombreuses protestations que la Première guerre mondiale mettra entre parenthèses. Les débats reprendront finalement en 1919.

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Par ailleurs, entre 1908 et 1913, la Champagne a subi quatre mauvaises récoltes, dont celle de 1910 qui fut catastrophique. À l’époque, les rendements moyens oscillaient entre 3 500 et 4 000 kilos/hectare, soit 300 000 à 400 000 hectolitres avec un maximum s’élevant à 7 700 kilos en 1904, soit près de 800 000 hectolitres.

Année Rendement moyen kilos/hectare Gelées et maladies Début des vendanges
1906 4 500 Gelées en mai, cochylis, 15 septembre, soleil
1907 3 200 Cochylis, mildiou 30 septembre, pluies
1908 1 400 Cochylis, gelées en mai, mildiou Mi-septembre
1909 3 100 Gelées d’hiver et de printemps  
1910 115 Grêle, mildiou, oïdium  
1911 1 600 Sécheresse, chlorose 10 septembre, très beau
1912 3 400 Gelées en mai, mildiou, botrytis Temps déplorable
1913 1 400 Gelées en avril, cochylis, botrytis Vendanges tardives

 

Alors qu’elles représentaient environ 30 millions de bouteilles au début du XXe siècle, les ventes atteignent un pic en 1909 avec un total dépassant les 39 millions de bouteilles. Elles fléchissent toutefois entre 1911 et 1913 et descendent sous le seuil des 30 millions à la suite des mauvaises récoltes des années 1908, 1910 et 1911. L’exportation représente alors plus du 2/3 des expéditions !

Les ravages du phylloxera

En 1913, la surface cultivée pour le champagne représente 12 336 hectares dont 11 103 ha sur les arrondissements de Reims, Épernay et Châlons. Les spécialistes estiment que plus de 7 000 hectares sont contaminés par le phylloxera. À cette époque, 2 518 hectares sont replantés avec des plants greffés américains. Les premiers pressurages de ceux-ci, avec un volume significatif, remontent à 1897. Beaucoup s’interrogent sur l’éventuelle apparition de goûts particuliers provoqués par ces plants greffés. De nombreuses études sont effectuées et, à l’orée du XXe siècle, le 41B apparaît comme le plus adapté. Durant la guerre, ces différentes données n’évoluent pas.

En 1914, la Champagne viticole obéit déjà à l’échelle des crus déterminant le prix du raisin. Cette classification a vu le jour 1911 après les affrontements entre vignerons et négociants évoqués précédemment. Les grands crus de noir payés à 100% sont les mêmes qu’aujourd’hui, à l’exception de Puilsieux et de Verzy alors réglés 1 à 2 % de moins que Verzenay. Dans les blancs, seuls Avize et Cramant sont payés à 100%. L’échelle des prix pratiqués dans les cantons de Charly et Château-Thierry s’échelonne entre 22 et 35%. Elle atteint 40% dans l’arrondissement de Vitry-le-François et près de 50% dans la vallée de la Marne. À Ay, le tarif en vigueur en 1914 est de 1,30 franc par kilo. Il s’élevait à environ 3 francs par kilo en 1911, 1912 et 1913, conséquence de l’absence de vendanges en 1910. Dans les dix premières années du XXe siècle, ce prix oscillait entre 1 franc et 1,20 franc par kilo.

Les premiers mois de guerre

La mobilisation générale est effective le 2 août 1914. La bataille de la Marne a lieu du 6 au 9 septembre tandis que celle de l’Aisne se déroule du 13 au 17 septembre.

Durant la retraite de la Marne, Reims et Épernay sont occupées à partir du 4 septembre. Les Allemands évacuent la cité sparnacienne le 11. Maire depuis 1912, Maurice Pol Roger prend en main la ville que la plupart des fonctionnaires ont abandonnée.Et si les troupes du Kaiser quittent la cité des sacres le 13 septembre, Reims et toute la montagne (Verzenay, Verzy, Sillery, Romont, Villers-Marmery, Mailly, Rilly, Nogent, Prunay etc.) sont bombardées jusqu’à début octobre, pendant la durée des vendanges. Ces bombardements presque continus provoquent des dégâts considérables. Ils se poursuivent dans le vignoble jusqu’en avril 1915, la ligne de front se situant à 1 500 mètres au nord-est de Reims.

Des prévisions optimistes

Dans les colonnes du Vigneron champenois, son directeur Émile Manceau évoque l’évolution de la végétation en cette année 1914 : « Le temps du printemps est souvent frais, mais la remontée des températures fin juin va permettre une floraison dans de bonnes conditions. Une attaque de mildiou se développe en juillet, mais les estimations de récolte sont alors optimistes, de l’ordre de 350.000 hl. » La parution de la revue, hebdomadaire est suspendue le 29 juillet 1914. Le titre reparaît seulement à partir 21 octobre, à raison de deux numéros par mois.

En août, le temps est chaud et sec, mais la pluie tombe du 8 au 21 septembre. Les attaques de cochylis et les dégâts provoqués par la guerre réduisent sensiblement les prévisions, revues à quelque 200 000 hl sur la base de 20 hectolitres/hectare dans la région d’Épernay.

Les vendanges vont ainsi se dérouler dans des conditions extrêmement difficiles. Les hommes sont mobilisés et les installations bombardées ou réquisitionnées. La vendange sera donc gérée par les femmes, avec l’aide des enfants et des vieillards. Comme le disait un vigneron de Fleury-la-Rivière, « avant la vigne, il y a la France ».

Consignes de prudence pour les vendangeurs

Dans la région sparnacienne (Cumières, Dizy, Hautvillers, Pierry), certains commencent à vendanger dès le 21 septembre, mais le raisin n’est pas encore mûr. Grâce au beau temps de la fin du mois, les vendanges débutent vraiment le 28 dans la région d’Épernay et dans les premiers jours d’octobre aux alentours de Reims. Dans ce secteur, elles se déroulent parfois sous les fracas de la canonnade et des obus s’écrasant sur la cité rémoise : « Les vignerons ne lèvent pas la tête et cueillent. » Ambulances et convois de munitions circulent dans les chemins bordant les vignes.

À Verzenay, dans les vignobles de Moët & Chandon, la hiérarchie donne des consignes pour la cueillette : « Disperser les équipes par petits groupes d’une dizaine de personnes, dans un rayon assez grand. Ils devront toujours, du moins dans les vignes françaises, disposer les lignes de vendangeurs perpendiculairement au fort de Berru. Dans les vignes américaines Nord-Sud, les vendangeurs seront répartis par groupe de deux ou trois, avec un grand intervalle entre chaque groupe. Les chantiers ne devront jamais se réunir en groupes compacts, même pour les repas, pas plus que pour aller ou revenir des vignes.» (2) Qualitativement, les résultats sont très intéressants avec un degré Beaumé atteignant jusqu’à 11°8 dans les grands crus et 6,5 d’acidité. Dans les petits crus, le degré est supérieur à 9°5 avec une acidité de l’ordre 9.

Les circonstances n’ont pas permis aux maisons de champagne d’acheter les raisins et de transporter les moûts. Elles mettent donc à la disposition des vignerons les tonneaux nécessaires au stockage et au déroulement des fermentations. Tout se déroule bien car les températures chaudes permettent un départ aisé des fermentations. Par l’intermédiaire du Vigneron champenois, Émile Moreau délivre aux vignerons de précieux conseils pour la conduite de ces fermentations. Et dans le numéro du 30 décembre, le rédacteur annonce les chiffres de la récolte : 184 686 hectolitres, contre 109 176 hectolitres en 1913.

Un grand millésime

Dès la mi-décembre, Émile Moreau affirme que, dans les grands crus, les vins de 1914 possèdent beaucoup de bouquet et rappellent le 1904, malgré de nombreuses disparités inhérentes à des vendanges parfois trop précoces.

Aujourd’hui, 1914 s’avère être un grand millésime. La maison Pol Roger en possède un stock important, comme le révélait le reportage publié dans le précédent numéro de Bulles et Millésimes dans lequel Hubert de Billy, membre du Directoire de l’entreprise, précisait que « nous les ouvrons pour montrer à quel point le champagne est un vin qui peut vieillir. »

Par ailleurs, le millésime 1914 représente la période 1910/1920 dans la conception de lacuvée « Esprit du siècle » de Moët & Chandon. Destinée à célébrer le passage au XXIe siècle, cette cuvée a été composée en assemblant onze millésimes du XXe siècle, chacun d’eux portant le flambeau d’une décennie (avec une exception pour les années 1980, représentées par les millésimes 1983 et 1985).

Lors de la dégustation avant assemblage, le 1914 a été ainsi décrit : « Dur et frais à l’origine, il a été long à se faire. Il est aujourd’hui dans une forme étonnante. La première impression aromatique est florale : notes d’iris, de rose, de fleurs écrasées. Viennent ensuite des notes mentholées, boisées, de miel et de pin, puis de bonbon des Vosges. En bouche, le café domine. Le vin est incroyablement frais et caressant. Vin avec beaucoup de fraîcheur, notes florales. »

 

 

Un grand merci à Marjorie Dor du CIVC et Véronique Foureur de Moët & Chandon pour m’avoir permis de consulter leurs archives.

 

(1) Olivier Jacquet dans La construction des territoires du champagne, de Serge Wolikow, PU Dijon, 2013.

(2) D’après les notes de Lucien Thiebault, ancien responsable du vignoble chez Moët & Chandon.

Bruno Duteurtre

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