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1890 : le phylloxera arrive en Champagne

par / 9 février 2016 Non classé 2 Comments

À la fin du XIXe siècle, la Champagne a été l’un des derniers vignobles français atteints par le phylloxera. À la veille de la Première Guerre mondiale, plus de la moitié de l’appellation était pourtant touchée. Retour sur l’histoire d’une maladie qui engendra également des progrès scientifiques et une mobilisation de la profession, prémices de l’organisation actuelle de l’interprofession.

 

Apparition et développement du phylloxéra

dessin@documentcivc

Déjà présent en Angleterre, le phylloxera apparaît en France dans le Gard et les Bouches-du-Rhône à cause de l’importation de plants américains. En 1868, il est identifié dans le Languedoc. Dès 1880, tous les vignobles du sud de la Loire sont contaminés. Cette maladie de la vigne est provoquée par un minuscule puceron aérien et souterrain de couleur jaune citron, scientifiquement baptisé Daktulosphaira vitifoliae (et parfois encore nommé Phylloxéra vastatrix). Consommateur de feuilles et suceur de racines, cet insecte provoque en quelques années la mort de la vigne.

Longtemps indemne, le vignoble champenois est touché en 1890. Le 6 août, Edmond Doutte (1841-1905), professeur départemental d’agriculture de la Marne, localise une première trace du phylloxera à Chassins-Trélou, dans l’Aisne. La maladie va alors progresser rapidement dans la vallée de la Marne puis atteindre la côte des Blancs, où elle est signalée dès août 1892 au Mesnil-sur-Oger. Dans la région d’Épernay, la première tache est observée le 27 juillet 1893 au lieu-dit Les Gouttes d’Or. En revanche, le phylloxera apparaît seulement en 1904 sur la montagne de Reims, où son développement reste limité avant la Première Guerre mondiale.

Selon Georges Chappaz (1874-1953), qui notamment dirigea durant de longues années la revue Le Vigneron Champenois et publia en 1951 le remarquable ouvrage Le Vignoble et le Vin de Champagne aux éditions Louis Larmat, sa progression régionale fut la suivante : 14 ha en 1897, déjà plus de 600 ha en 1900, 2.000 ha en 1902, 5.000 ha en 1907 et près de 6.500 ha à la veille du premier conflit mondial. À cette époque, 12.000 ha étant exploités en Champagne, plus de la moitié du vignoble était donc atteinte.

Avant que la reconstitution du vignoble sur plants greffés ne se mette en place, le seul moyen de lutte était le traitement, à l’aide d’un pal injecteur, de sulfure de carbone dans le sol. Il fallait faire pénétrer ce solvant très toxique à 15 cm de profondeur à raison de 3.000 kg à l’hectare. Toutefois, les vignerons champenois bénéficient de l’expérience des autres vignobles français puisque le phylloxéra n’atteint la Champagne que plusieurs années après les vignobles plus méridionaux.

La Champagne s’organise pour lutter contre ce fléau

Avant même que la maladie ne se répande dans la région, quelques Champenois avaient fondé dès 1879 le comité central d’étude et de vigilance contre le phylloxéra. D’après G. Chappaz, 17.500 propriétaires sur les 26.000 répertoriés à la fin du XIXème siècle -représentant 10.000 ha sur les 13.000 ha de l’ensemble du vignoble- avaient adhéré à ce syndicat. La mission principale de ce comité consistait à prévenir le fléau en détruisant les taches phylloxériques dès leur découverte à l’aide du sulfure de carbone. Certaines équipes avaient pour mission de rechercher les premiers symptômes du mal.

Très rapidement, le comité va pourtant rencontrer la résistance de certains vignerons qui s’opposent à ces recherches car ils soupçonnent les négociants de profiter de la situation pour racheter les vignes touchées. Le comité de vigilance disparaît et la lutte contre le fléau prend une tournure individuelle. Toutefois, le temps souvent relativement froid de la dernière décennie du XIXe siècle retarde sensiblement l’évolution de la maladie.

En 1897, un groupe de 24 maisons de champagne crée l’association viticole champenoise (AVC) -dont la naissance est officialisée le 1er mars 1898- non seulement pour reprendre la lutte à l’aide du sulfure de carbone mais aussi pour promouvoir la reconstitution du vignoble avec des plants greffés. Lors des étés chauds de 1898, 1900, 1904 et 1911, la progression de la maladie s’accélère, surtout dans la vallée de la Marne où l’intense circulation par la route et la voie ferrée favorise son développement.

Aujourd’hui encore, l’AVC publie régulièrement les résultats d’expérimentations viticoles et œnologiques réalisées sous sa responsabilité dans Le Vigneron Champenois. Lancé en 1873, le journal en est d’ailleurs devenu l’organe mensuel en 1920. Il permettait alors d’informer les vignerons engagés dans la lutte contre le phylloxéra.

Le greffage

Le combat fut donc mené à l’aide du sulfure de carbone, mais beaucoup de vignerons avaient conscience du nécessaire recours au greffage sur des porte-greffe résistants. C’est ainsi que l’AVC a développé un important établissement de greffage à Ay.

Parallèlement, à Épernay, Raoul Chandon de Briailles (1850-1908) fonda un établissement de recherches viticoles. Si les travaux débutèrent dès 1895, les locaux furent construits en 1899 au lieu-dit Fort Chabrol. Située à la sortie de la ville en direction de Mardeuil, l’école pratique de viticulture avait pour missions d’une part d’initier les vignerons à la technique de greffage et d’autre part d’assurer un contrôle scientifique des résultats obtenus lors de l’utilisation des porte-greffe américains. En 1900, Émile Manceau (1862-1930) prendra les rênes de ce laboratoire qu’il dirigera jusqu’en 1929.

En effet, les plants originaires d’Amérique du Nord n’étaient pas contaminés par les insectes. Aussi, très rapidement et profitant de l’expérience d’autres vignobles français, les Champenois vont réaliser des greffages de Vitis vinifera sur Vitis riparia ou Vitis rupestris, porte-greffe d’origine américaine. Ils vont ainsi lancer la reconstitution du vignoble dans la vallée de la Marne.

Dans un premier temps, le Ruparia rupestris 3309 fut le plus expérimenté avec le Chasselas berlianderi 41 B. Bien d’autres porte-greffe furent toutefois testés comme le SO4, le 3309C, le BB, le 420A, le 333M ou le 34 EM.

Très rapidement, on va chercher à savoir si les champagnes obtenus avec des raisins issus de plants greffés présentent des goûts particuliers. De nombreuses études seront effectuées et, à l’orée du XXe siècle, le 41B apparaît comme le mieux adapté.

Reconstitution du vignoble

Si la surface plantée avec des plants greffés ne représente que 20 ha en 1898, elle va progresser de plusieurs centaines d’hectares chaque année pour atteindre près de 200 ha en 1900, plus de 800 ha en 1905, 2.000 ha en 1910 et dépasser les 2.500 ha à la veille de la guerre.

Bien sûr, la reconstitution cesse pratiquement durant les hostilités. En 1920, les surfaces greffées recensées atteignent 2.540 ha, soit seulement 32 ha de plus qu’en 1912.

Un autre indicateur de cette évolution est le décompte des surfaces en vignes françaises franches de pied entre 1900 et 1938. Alors qu’elle occupait près de 14.000 ha en 1900, leur superficie ne dépasse guère 9.000 ha à la veille de la Grande Guerre et n’atteint pas 4.000 ha à la fin du conflit. En 1927, les vignes françaises couvrent 1.000 ha et, à l’amorce de la Seconde Guerre mondiale, seulement 95 ha.

Avant 1914, les traitements culturaux ont permis de maintenir en production les vignes phylloxérées et de ralentir l’évolution de la maladie en attendant la reconstitution du vignoble par plants greffés mais, pendant ce conflit, les vignes proches de Reims furent sans cesse bombardées, ce qui entraîna leur destruction. En outre, faute de moyens, la lutte anti-phylloxérique cessa. En 1920, les surfaces plantées en vignes en Champagne -vignes greffées mais pas encore en production comprises- représentent quelque 6.000 ha alors que la surface totale de l’appellation s’étend sur 10.600 ha. Elles atteindront 8.360 ha en 1930 puis 8.500.ha en 1939.

Néanmoins, le développement du phylloxéra a également eu des impacts positifs qui participeront largement au succès actuel du champagne. Alors qu’il était cultivé en foule, le vignoble est replanté en lignes palissées. Les intervalles entre les rangs vont permettre l’emploi d’animaux de trait et faciliteront, plus tard, la mécanisation des travaux viticoles.

Par ailleurs, la propagation de la maladie contribue à la naissance des syndicats -pour le vignoble comme pour le négoce- et à la création de l’association viticole champenoise, prémices de la future organisation champenoise autour du comité interprofessionnel du vin de Champagne (CIVC). Ces organismes existent toujours et gèrent en commun la culture de la vigne et les ventes du champagne.

Bruno Duteurtre

Jean-Baptiste Duteurtre

2 Commentaire

  1. Merci pour ce bel article. N’oubliez pas de mentionner Edmond Piot, le viticulteur qui a le premier identifié l’attaque au Montcouvent

    • Merci de ce commentaire que nous allons partager avec l’auteur de l’article

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